A l’Opéra-Garnier la “Divine tragédie” de Dante revue par Pascal Dusapin

“Il viaggio, Dante”, c’est le dernier opus de Pascal Dusapin qui vient à l’Opéra-Garnier. Après Macbeth (chronique du 27 novembre 2023 ) le compositeur s’attaque donc à un autre monument de la littérature européenne, cette “Divine comédie” du génie italien où son écriture semble trouver de nouvelles couleurs.


Dante blessé (Bo Skovhus) et Sainte Lucie (Danae Kontora) © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris)



“Il viaggio, Dante”: Le voyage, Dante. Celui, on s’en doute, vers les Enfers, pour ceux qui ont en mémoire le tableau de Delacroix, “La barque de Dante”, où Dante et son guide, Virgile, sont cernés par les morts flottant dans les eaux d’un fleuve, le Styx peut-être -quoique celui-ci ne fût guère chrétien. Mais, de cette oeuvre fondatrice et monumentale qu’est “La divine comédie” (la première vraie oeuvre européenne de littérature), ce passage emblématique est aussi celui où l’amour de Dante, sa muse, Béatrice, demande à Virgile d’être le guide du poète, dans cette ascension qui le conduira des limbes infernales au Purgatoire puis au Paradis, où il la retrouve, elle, l’aimée aux pieds de la Vierge Marie, “sûre guide”, élue presque divinisée.

Béatrice Portinari, fille d’un banquier florentin, que Dante aurait rencontrée quand ils étaient enfants tous deux -elle neuf ans, lui dix- et dont il tomba amoureux immédiatement. Ils ne se revirent que plus tard, elle se maria à un autre, mourut jeune, à 24 ans. Mais, de la “Vita Nova”, le premier texte de Dante, à la “Divine comédie”, elle fut au poète ce que Laure sera à Pétrarque, en ces temps où une muse aimée, adorée, était forcément le déclencheur de l’inspiration, de la puissance du génie créateur. '“Vita nova”, consacré exclusivement à Béatrice, y compris après sa disparition. La “Divine comédie” peut alors commencer.

Avec les damnés. A droite Dante (Bo Skovhus) et Virgile (David Leigh) © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris)

C’est le sens du livret de Frédéric Boyer, collaborateur habituel de Dusapin, qui suit assez exactement et de manière épurée (l’opéra dure moins de deux heures) mais en l’adaptant à nos exigences contemporaines la trajectoire de Dante, traversant les divers cercles de l’enfer pour remonter vers la lumière et finir au Paradis, devant une Béatrice consolatrice. Une Béatrice qui est comme une sorte de fantôme qui passe devant un Dante victime dans la forêt d’un accident de voiture (atmosphère très cinéma italien de série B des années soixante où l’on s’attend à voir surgir quelque femme vampire flottant dans la brume dans ce passage où erre Dante blessé entre la vie et la mort), une Béatrice qui revient à intervalle régulier pour nous rappeler qu’elle est le fil qui déroule la vie du poète (même si c’est souvent une vie rêvée), avec cette belle idée aussi de proposer sur scène un double Dante, celui vieillissant qui voyage avec Virgile, celui bien plus jeune de la “Vita nova”

Béatrice allongée (Jennifer France) devant son double infernal (Dominique Visse) Au fond Dante (Bo Skovhus) et une damnée © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris)

La mise en scène de Claus Guth, en 7 tableaux (“Le départ / Chant de deuil / Les limbes / Les 9 cercles de l’enfer / Sortir du noir / Purgatoire / Le paradis”) et divers lieux (une grande pièce où officie l’écrivain Dante, la forêt, le ciel), accompagne l’itinéraire, précise les personnages, définit le rythme du voyage initiatique, avec une utilisation intelligente de la vidéo, avec, aussi, une belle définition contemporaine de ce passage des morts, y compris dans ce qui est qualifié de chorégraphie dont Guth serait le créateur -le chemin parcouru au ralenti de ces hommes et de ces femmes comme suspendus sur une ligne qui les conduit lentement, si lentement, vers un au-delà qu’on ne verra pas, caché de nous par l’espace où se meuvent le jeune et le vieux Dante.

Côté musique, il semble que Dusapin, qu’on a connu le plus souvent dans une rigueur moderniste très stricte, même si de grand talent, ait humanisé son écriture vers plus de lyrisme, une attention plus sensuelle aux timbres -on ne parlera pas tout de même d’une évolution vers la mélodie mais vers des signes sonores plus charnus, voire charnels, parfois influencés par ces musiques de la Renaissance où le spirituel (même si Dante, bien sûr, appartient au Moyen Âge) déborde vers le profane, chez un Ingegneri, un Monteverdi. Le recours constant à des choeurs dans l’esprit du grégorien, qui innervent chaque partie de l’oeuvre, participe d’une forme de charme immédiat qui enrichit l’écriture soliste et même parfois la dépasse -chant de complies, chant féminin de deuil, plaintes des damnés, choeur de la danse des Morts, hymne de Venance Fortunat, chant des Béatitudes, Offertoire, à chaque partie cette référence aux hymnes chrétiens où brille le choeur de l’Opéra, une fois de plus. Mieux encore, ce choeur reste dans la fosse, de sorte que les voix surgissent de lieux ignorés de nous, célestes ou infernaux, ajoutant à la dimension de passage auquel nous assistons.

Dante jeune (Christel Loetzsch), Dante âgé (Bo Skovhus), Virgile (David Leigh), Béatrice s’éloignant (Jennifer France) © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris)

Ainsi, comme suspendu entre ciel et terre ou terre et monde souterrain, se réalise le voyage conformément au texte de Dante qui est aussi un voyage de Dusapin lui-même. Kent Nagano dirige la partition avec une rare précision, attentif aux chanteurs et à l’alchimie sonore d’un orchestre de l’Opéra excellent. Il joue sur la transparence de l’orchestration, équilibrant le plateau et la fosse où, je l’ai dit, sont séparés choeur et solistes. Ceux-ci exemplaires, même si Bo Skovhus (c’était Jean-Sébastien Bou qui créa le rôle à Aix il y a trois ans) n’a plus la voix d’autrefois; mais son incarnation d’un Dante blessé (selon Claus Guth peut-être au seuil de la mort et qui revoit Béatrice avant de la rejoindre, tel Michel Piccoli dans “Les choses de la vie”, hanté par Romy Schneider) est très émouvante. Christel Loetzsch, en Dante jeune, est étonnante, avec cette voix à l’ambitus si large qui lui permet un registre grave magnifique comme des aigus fulgurants.

L’accident (Bo Skovhus) © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris)

La jeune femme, révèle Dusapin dans le programme, l’a aidé aussi, doctorante en italien, à pratiquer ce toscan du Moyen Âge (même si le compositeur parle la langue… de Dante et Boccace) qui est tout de même moins redoutable (les petits Italiens à l’école sont capables de travailler sur “La divine comédie”) que le français ancien des auteurs de ce temps-là par rapport à notre français moderne. Si l’on est praticien de l’italien moderne, on se plongera avec intérêt dans un livret que distille, en monsieur Loyal, le comédien Giovanni Battista Parodi dans la langue originale. Le Virgile de David Leigh, belle basse, est plus en retrait mais on le doit à Dusapin. Beau soprano de Jennifer France en Béatrice.

Sainte Lucie (Danae Kontora) et Béatrice (Jennifer France) derrière Dante (Bo Skovhus) © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris)

Mais on réservera un enthousiasme encore plus grand aux deux personnages les plus spectaculaires; et d’abord à un Dominique Visse en robe rouge (une sorte d’incarnation infernale de la Muse) qui chante d’une voix éraillée les damnés de l’Enfer. Quant au personnage de Sainte Lucie (dès le début de l’oeuvre, et c’est Dante lui-même qui la met en scène: “Je suis Lucie, laissez-moi prendre celui qui dort; et je l’aiderai sur son chemin”), cette Lucie beatifiée qui est à l’origine de tout, demandant à Béatrice d’aider l’écrivain dans sa quête, et à Virgile de l’accompagner dans son voyage jusqu’au Paradis, cette Lucie-là, en petite robe noire et collier, très “Chanel 50”, avec son auréole comme un bijou supplémentaire, elle est incarnée par une jeune soprano colorature, la Grecque Danae Kontora, aux stupéfiants aigus. Guth lui imposant aussi, idée remarquable, de marcher de guingois, comme si elle allait trébucher à chaque pas, image sans doute énigmatique mais marquante, à moins que référence au martyre de la sainte, à qui on arracha les yeux, de sorte qu’elle se serait déplacé à l’aveugle si elle n’était pas morte de ce supplice-là.

Après le “Samson” de l’Opéra-Comique, c’est le second opéra venu d’Aix-en-Provence que l’on voit à Paris ces temps-ci. Les Parisiens ne vont pas s’en plaindre.







“Il viaggio, Dante” de Pascal Dusapin, mise en scène de Claus Guth, direction musicale de Kent Nagano. Opéra-Garnier, Paris, jusqu’au 9 avril.

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