Portés par Bernheim et Viotti, un “Werther” de Massenet à l’esprit belcantiste
On se doutait que, porté par Benjamin Bernheim et Marina Viotti (entre autres), ce “Werther” allait marquer. On n’a pas été déçu. Mais il y a mieux: une mise en scène (évidemment accueillie par quelques sifflets des plus conservateurs) qui, avec discrétion et sans, comme parfois, une déstructuration intempestive de l’oeuvre, insuffle à cette histoire qui a pu parfois se montrer mièvre un souffle tragique rarement entendu chez Massenet.
Werther (Benjamin Bernheim) face à Charlotte (Marina Viotti) © Vincent Pontet
“Cela fait longtemps, disait une dame, que je n’avais vu un spectacle comme celui-là (elle qui en avait apparemment vu beaucoup)” Et c’est vrai qu’il y avait un enthousiasme difficilement contenu parmi les privilégiés de cette première de samedi au Théâtre des Champs-Elysées. Avalisant pleinement cette constatation du chef Marc Leroy-Calatayud: “Avec Benjamin Bernheim nous avons le chanteur idéal pour ce rôle, par la diction, la technique, la couleur, le tempérament” Encore faut-il inventer son Werther (différent, Leroy-Calatayud le constate, d’un Pati ou d’un Kaufmann, pour ne parler que des contemporains) Et puis il y a le reste, que le metteur en scène, Christof Loy, qui signe un travail très fin, très discret (trop), très intelligent, resserre peu à peu sur le quatuor Werther-Charlotte-Albert-Sophie pour porter à son acmé la tragédie de Massenet avec le sang et les larmes des grands Verdi, des personnages tragiques de Bellini, Donizetti ou Puccini, échappant à ce goût si français du cher Massenet au profit d’une théatralité très surprenante et au regard de ce qu’on en attendait, et aussi au regard d’un début si charmant, si délicat (ces enfants qui préparent des chants de Noël en juillet, cette petite société d’un village où des compères s’en vont boire au cabaret pour tromper l’ennui), si pastoral.
Charlotte (Marina Viotti) et Albert (Jean-Sébastien Bou) © Vincent Pontet
Certes, quand le rideau se lève, on est un peu inquiet de ce décor si classique, une grande table, les hauts murs d’une salle au tissu beige et crème, un fauteuil, rien que de très banal. Un décor qui ne changera pas, est-ce ce qui aura gêné les puristes? Quelques figurants (ce n’est pas le mieux) pour le grand repas d’automne, une ouverture sur une salle à manger plus ou moins de fête et, derrière, un grand tilleul, feuillu l’été, neigeux l’hiver. Ce sont les sentiments qui comptent, le décor bourgeois n’a aucune importance.
Ou plutôt il est conforme à ces temps-là (qui sont peut-être aussi les nôtres) où derrière les simples gestes il y a les choses cachés, les sentiments vrais, si troubles. Et c’est ce hiatus constant entre ce qu’on voit et ce qu’on ressent qui intéresse Loy, un fossé qui grandit peu à peu au point qu’il deviendra insoutenable, Werther en étant le déclencheur au point d’y perdre la vie.
Les enfants, le bailli (Marc Scoffoni), Schmidt (Rodolphe Briand) © Vincent Pontet
Un Werther auquel Benjamin Bernheim, dans une admirable composition, va donner une dimension quasi autistique. Werther n’est pas un mélancolique, c’est un inadapté. Voir cette première rencontre troublante entre lui et Charlotte: celle-ci lui conte la mort de sa propre mère, comment elle, l’aînée, est devenue la mère de substitution de ses jeunes frères et soeurs. Le discours, funèbre, le deuil qui envahit encore l’esprit de la jeune femme, sont profondément émouvant; mais Werther ne l’écoute pas, tout à la contemplation du physique ( “ce front charmant, cette bouche adorable, étonnée et ravie”) de celle dont il tombe amoureux. Un malaise que l’on ressent, comme on l’a ressenti plus tôt avec le personnage de Sophie, par la condition de cette jeune fille qui est la bonne à tout faire de la famille, et d’autant que personne ne semble le remarquer, surtout pas son père, le bailli. C’est à de petits gestes, des chaussures quittées, un instant sur une chaise à grignoter quelque chose dans une solitude qui est aussi un moment de repos, que ce personnage triste qui passe son temps à se déclarer joyeux se révèle, aussi par le talent de son interprète, Sonia Hamaoui.
Ainsi également d’avoir choisi la séduction d’un Jean-Sébastien Bou pour incarner Albert, trop souvent sentencieux et bien plus âgé que Charlotte. Ici Bou et Bernheim font jeu égal et le personnage d’Albert le comprend bien.
“Les larmes qu’on ne pleure pas, dans nos âmes retombent toutes”
Les deux soeurs: Charlotte (Marina Viotti) et Sophie (Sandra Hamaoui) © Vincent Pontet
Mais voici cette seconde partie terrible où, cette fois, les sentiments si longtemps contenus vont déborder, emportant les personnages, dans une montée des tensions admirablement orchestrée, par les chanteurs, par la mise en scène, par la direction d’orchestre. Le drame est là déjà, avant le retour de Werther, dans la scène des lettres où la Charlotte si sage, si douce, du début (une Marina Viotti magnifique mais presque méconnaissable), devient une femme de sentiment, de sang, puis de désir, comme le devient aussi en pointillé une Sophie (cette robe noire pour fêter Noël! Quelle idée!) Le retour de Werther, sa mort, trouvent enfin une interlocutrice et des témoins, lui qui, au premier acte, chantait, méditait seul au milieu des autres -belle image où être seul n’est jamais plus cruel qu’entouré de la foule. Chant exacerbé à la mesure des sentiments, torture de la passion devant des témoins -Albert, Sophie- aussi impuissants qu’égoïstes (ah! cette image de Sophie de plus en plus recroquevillée sur son espérance probable et terriblement vaine que Werther la regarde enfin) dans des couleurs (au-delà de ces murs si lisses) verdiennes, le noir, le blanc, le rouge -celui de la robe de Charlotte.
Et une Marina Viotti traînant après soi la dévastation d’une Tosca, d’une Traviata, d’une Lucia, égarée dans cet espace si réduit où elle se bute à son mari muet, à sa soeur pétrifiée, à son Werther agonisant, comme la comtesse du “Senso” de Visconti hantant les ruelles lépreuses de Venise: tragédienne enfin, jusqu’au dernier souffle. Pendant que le chant admirable lui aussi de Benheim lui vaut un triomphe sur son “Pourquoi me réveiller?” -la progression supérieurement contrôlée de la ligne de chant pour atteindre des aigus aussi triomphants qu’angoissés ou résignés mais aussi la capacité à réduire l’émission pour chanter à mi-voix presque sur le souffle sont vraiment d’un immense artiste, et qui sait aussi désormais incarner un rôle.
Werther (Benjamin Bernheim) et Charlotte (Marina Viotti) © Vincent Pontet
Impeccable Jean-Sébastien Bou, impeccable Sandra Hamaoui, dont la Sophie, pour Cristof Loy, est donc elle aussi un personnage tragique. Bailli un peu pâle de Marc Scoffoni, “mangé” par les deux larrons soiffards, le Yuri Kissin de Johann et surtout le Rodolphe Briand de Schmidt. Et c’est parce qu’il a sur la scène des chanteurs exceptionnels que Marc Leroy-Calatayud, le jeune chef franco-bolivien, peut faire sonner l’orchestre (des “Siècles”, remarquable) avec une puissance, une violence, qui ne résonnent pas comme le Massenet habituel mais comme un Massenet proche de Franck, de Chausson, de Magnard, de certains Saint-Saëns, de cette tradition symphonique française à laquelle on ne le rattache pas forcément. Mais en n’oubliant pas non plus la douceur et la grâce, ou la simple vertu des plus belles mélodies.
Quant aux derniers mots, Werther à peine mort, des enfants, ce “Noël” 7 fois répétés, ils sont chantés faux, braillards, criards, ricanants, comme par de petits démons qui, sur le cadavre d’un homme, chante la mort de l’amour dans un désert glacé.
“Werther” de Jules Massenet, mise en scène de Christof Loy, direction musicale de Marc Leroy-Calatayud. Théâtre des Champs-Elysées, Paris, jusqu’au 6 avril.