A Bastille “L’île déserte” de Haydn, un spectacle habité!

A l’amphithéâtre Olivier-Messiaen de l’Opéra-Bastille voici une oeuvre charmante de Josef Haydn, “L’isola disabitata” (ou “L’île déserte” en français), livret du fameux Métastase. Elle sera interprétée en alternance par des membres de l’Académie de l’Opéra, de grand talent comme on pouvait en juger en ce soir de première.


Clemens Frank, Isobel Anthony, Liang Wei, Amandine Portelli © Vincent Lappartient, Studio J’adore ce que vous faîtes



On ne joue guère les opéras de Haydn et c’est dommage. De temps en temps un d’entre eux se glisse sur une grande scène, on s’extasie et cela retombe. Il y eut, il y a bien longtemps, une intégrale au disque par un des haydniens les plus fervents, Antal Dorati, entouré des plus belles (et jeunes alors) voix de son époque, Jessye Norman, Barbara Hendricks et bien d’autres. Pour découvrir la variété des styles du maître d’Eisenstadt, du charmant et joyeux “Monde de la lune” à la sérieuse magicienne “Armida” qu’Haendel avait immortalisée quelques années plus tôt.

“L’isola disabitata” fait figure de fausse tragédie. Elle réunit quatre protagonistes, ce qui est l’idéal pour une mise en scène dépouillée qu’exige l’amphithéâtre Olivier-Messiaen à l’Opéra-Bastille. “Île déserte” étant abusif, puisque, justement, l’île en question n’est pas déserte, y vivent depuis plus de treize ans, livrées à elles-mêmes, deux soeurs, Costanza et Silvia. On ne saura rien de la manière dont elles se sont organisées, si une maison a été construite, si des ressources naturelles (fruits ou légumes, poissons peut-être. On le suppose) ont permis toutes ces années de leur garder une santé florissante (malgré le teint dévasté par les larmes de la belle Costanza). Non, on ne saura rien du tout car ce sont questions bien triviales, sinon que Costanza a élevé la plus jeune Silvia (sans doute une enfant quand elle débarqua sur l’île) dans la haine des hommes, ceux-ci, dès qu’ils voient une femme, lui a-t-elle appris, se transforment en monstres, en dragons crachant le feu, que sais-je encore…

Enrico (Clemens Frank) découvre Costanza (Amandine Portelli) © Vincent Lappartient, Studio J’adore ce que vous faîtes

Métastase, le librettiste, s’est détaché de ces détails terre-à-terre pour s’intéresser d’abord à la seule chose qui compte, l’amour. En l’occurrence le désespoir amoureux de Costanza qui sanglote depuis treize ans (je me répète) sur la trahison de son fiancé, Gernando (prénom que j’ai vainement cherché dans un calendrier italien), celui-ci l’ayant abandonné sur l’île, telle une Ariane avec son Thésée, sans qu’elle comprenne jamais cette fuite, au risque, de plus, qu’elle en mourût de faim. Ceux qui trouveront qu’il y a des trous dans la raquette doivent comprendre qu’il s’agit pour le Haydn de la maturité de trousser une histoire la plus simple possible où, sur fond d’une invraisemblance pas si invraisemblable -voir “Les fourberies de Scapin” où des barbaresques ne se privaient pas non plus d’enlever de riches Européens pour les vendre comme esclaves-, le désespoir amoureux devrait plutôt s’appeler “la vindicte amoureuse” puisque Costanza, vitupérant son fourbe fiancé toutes les heures du jour depuis treize ans (bis ou plutôt ter repetita), nous prouve évidemment ainsi qu’elle en est toujours follement amoureuse.

Enrico (Clemens Frank) et Silvia (Isobel Anthony) © Vincent Lappartient, Studio J’adore ce que vous faîtes

Pendant que Silvia, en âge d’éprouver des sentiments sans que son coeur ne sache vers qui les diriger, en est réduite à soupirer pour celui que nous avons vu pendant l’ouverture gambader à quatre pattes, sur ses deux pattes, virevolter, se rouler dans la poussière, se relever, faire des pirouettes, avec sa barbiche et ses oreilles de faune (l’excellent danseur Nicolas Fayol), et qui n’est pas un faune, nous informe Silvia, mais une biche (barbue, donc) -et il est peut-être dommage que le metteur en scène, Simon Valastro, n’ait rien fait de ce duo pittoresque qui, peut-être, nous eût entraînés trop loin dans la passion (coupable?) qu’entretiennent certain(e)s avec les animaux de compagnie.

Un rocher battu par les flots, qui est peut-être une sculpture où Costanza a gravé son épitaphe -elle y annonce sa mort prochaine d’un accablement des sentiments mais la mort tarde à venir-, est l’unique décor qui sert d’ailleurs, dans ses replis pétrifiés, de cachette et de vigie à une Silvia, petite soeur maligne et joyeuse, qui sera la première à voir surgir un beau jeune homme (c’est donc cela, un homme?) suivi d’un autre, accablé, et qui crie lui aussi sa douleur. Le premier jeune homme est Enrico, l’ami de Gernando, revenu sur l’île, désormais de moins en moins “disabitata” Ou peut-être déshabitée, comme elle l’était déjà depuis… treize ans (donc) par toute forme de sentiment, les coeurs battant à peine, ou peut-être pour une biche aux allures de faune. Quant au second jeune homme, vous avez deviné.

Les deux amis, Enrico (Clemens Frank) et Gernando (Liang Wei) © Vincent Lappartient, Studio J’adore ce que vous faîtes

Oublions les références à tant de thèmes d’aujourd’hui que Simon Valastro, chorégraphe par ailleurs et qui fut longtemps (l’est-il encore?) dans la troupe des danseurs de l’Opéra, égrène dans une interview, et contentons-nous de prendre un plaisir charmant aux surprises de l’amour qui vont si bien avec cette fin du XVIIIe siècle, d’autant que Haydn n’est pas du genre à s’embarrasser de considérations philosophiques, il est, comme Mozart, plus occupé à nous parler de gens qui s’aiment ou qui se retrouvent. Ne comptez pas sur moi en tout cas pour vous révéler (j’ai quand même un peu soulevé le voile) ce qui a conduit Gernando à abandonner sa Costanza. Quant à Enrico, vous devinez bien que Silvia, devant son visage avenant, va sentir tressaillir quelque chose en elle. Valastro se contente d’orchestrer, et c’est déjà beaucoup, la circulation des êtres et la houle des soupirs amoureux, ponctuées par les sauts et les bonds de la biche, les courses-poursuites dans l’île “inhabitée” où chacun se cherche comme dans les meilleures comédies féériques de Shakespeare (une sorte de “Songe d’une mer d’été”) Il dispose pour cela de quatre délicieux chanteurs qu’on aura plaisir à retrouver, quand la carrière leur aura donné le rayonnement qu’ils méritent.

Une Française, Amandine Portelli, dont la voix a de belles couleurs profondes qui donnent envie de l’entendre dans les rôles tragiques du bel canto. Sa Costanza a pour alter ego le riche timbre de ténor et la belle diction du Chinois Liang Wei: couple d’amants dont les nuances vocales sont un peu semblables ainsi que les soupirs mais c’est Haydn qui le demande. L’Autrichien Clemens Frank, baryton, réussit à donner une présence solaire au rôle toujours ingrat de l’ami pendant que l’Américaine Isobel Anthony, un peu dans l’ombre de sa soeur, prend ses marques, la voix s’épanouit, Anthony marie délicieusement ensuite la découverte des sentiments et le rêve amoureux, mêlant espièglerie et profondeur. Tous quatre sont entrés à l’Académie de l’Opéra en septembre dernier. Ils seront en alternance avec Sofia Anisimova, Sima Ouahman, Bergsvein Toverud et Luis-Felipe Sousa, respectivement Ukrainienne, Irano-marocaine, Norvégien, Brésilien, marquant ainsi l’universalité des jeunes académiciens.

A l’heure des saluts © Vincent Lappartient, Studio J’adore ce que vous faîtes

Haydn n’a jamais été un grand mélodiste à l’instar de Mozart. Mais les airs sont très bien écrits, très adaptés aux sentiments qu’ils réclament, héroïques, dramatiques, mélancoliques ou légers, même si l’on regrette qu’il n’y ait aucun ensemble, sauf à la toute fin où les quatre se répondent. Et il faut entendre comme, dans les récitatifs, Haydn ponctue chaque intervention vocale par une secousse orchestrale admirablement variée. L’orchestre Ostinato, malgré quelques cordes un peu justes et quelques dérapages, se comporte fort bien sous la baguette de François Lopez-Ferrer qui impose le juste esprit de cette musique où l’énergie fait oublier le drame possible.

Belle image de fin: le rocher immobile, l’île déserte, deviennent, par le miracle d’une voile déployée, un bateau qui, avec deux couples d’amoureux à son bord, va regagner la civilisation.

Y seront-ils plus heureux?



“L’isola disabitata” de Josef Haydn, mise en scène de Simon Valastro, direction musicale de François Lopez-Ferrer. Amphithéâtre Olivier-Messiaen de l’Opéra-Bastille jusqu’au 21 mars.






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