A Rennes le “Roi des cieux” ressuscite grâce à Haendel
A l’Opéra de Rennes vient d’être donné, en ces temps chrétiens de Carème, une oeuvre de jeunesse de Haendel, “La Résurrection”, par l’ensemble baroque “Le Banquet céleste” et quelques excellents solistes. Haendel déjà parfaitement mature qui écrivit un chef-d’oeuvre dans de drôles de circonstances.
Quelques musiciens du “Banquet Céleste” à Rennes © Laurent Guizard
“La Resurrezione” serait plus exacte, qui date des années italiennes du maître saxon. Oeuvre extrêmement ambitieuse, qui a l’allure d’un opéra sauf que cela s’intitule “oratorio” Et pour cause: sous les papes Innocent XII et Clément XI (qui était à l’époque sur le trône de Saint-Pierre), les opéras étaient interdits à Rome. En même temps le sujet ne s’y prêtait guère: on n’aurait jamais vu un opéra sur un thème aussi lié au catholicisme. Et pourtant… “La Resurrezione” nous conte la résurrection pascale d’une bien étrange manière, fruit du duo d’un luthérien -Haendel, donc- et d’un Italien, Carlo Sigismondo Capece, passionné de Dante et de la “Divine Comédie” dont on trouve des traces dans la propension du livret à nous entraîner jusqu’aux enfers!
Le séjour en Italie de Haendel dura quatre ans, de 1706 à 1710. On ne sait trop où le jeune Allemand séjourna exactement, probablement un peu à Florence -ville alors sans vraie tradition musicale- et peut-être à Venise et à Naples. A Rome sûrement, où il était protégé par le prince Ruspoli. C’est dans le palais de celui-ci que fut créée cette “Resurrezione”, le dimanche de Pâques 1708, et reprise le lendemain lundi. Corelli dirigeait un orchestre imposant, avec 22 violons et tout l’instrumentarium -cordes, luth, clavecin, hautbois et flûtes, basson, trompettes et trombone; et ce traverso qui était une flûte traversière baroque. Des cinq solistes, autour du ténor (Saint Jean) et de la basse (Lucifer), il y avait deux castrats pour les rôles de l’ange et de Marie Cleophas et, dans le rôle de Marie-Madeleine, Margherita Durastanti, qui suivit ensuite Haendel à Londres, créa d’autres oeuvres, fut sans doute sa maîtresse. Mais le pape, informé alors qu’une femme avait chanté, même s’il s’agissait du rôle de la pécheresse, interdit cet outrage et un autre castrat reprit le rôle le lundi.
Nardus Williams (l’Ange) © Laurent Guizard
Haendel avait donc 23 ans. L’opéra le démange déjà dans la manière dont sont agencés les caractères. S’il s’agissait d’un pur oratorio chaque rôle aurait d’abord une fonction musicale, de répartition des timbres. Mais pas du tout: les protagonistes se divisent en deux groupes. D’abord l’étrange présence de Lucifer dans cette histoire de la Résurrection du Christ: Lucifer l’ange déchu (ce n’est pas exactement Satan), persuadé qu’ “en mourant (Jésus) a succombé à ma fureur” ce que dément l’ange triomphant (Michel? Raphaël?) qui rappelle la vérité chrétienne. Un Lucifer qui a quelque chose du traître de mélodrame, sarcastique puis furieux avant de disparaître aux Enfers, probablement dans des nuages de fumée. Le rôle du librettiste admirateur de la “Divine comédie” (où Dante, on s’en souvient, descend aux Enfers accompagné de Virgile) est là, essentiel, comme dans cet air étonnant de Marie Cleophas “Augelletti, ruscelletti” (Petits oiseaux, ruisselets) où l’on touche à une poésie digne de Saint-François d’Assise parlant aux animaux. On doute un peu que la nature, du côté de Jérusalem, au moment de la Passion du Christ, eût à ce point ressemblé à la campagne toscane…
Thomas Hobbs (Saint Jean) © Laurent Guizard
Les trois autres protagnonistes étaient bien au pied de la Croix, ont bien soutenu la Vierge, enterré le Christ mort. Mais chacun ressent cette mort et cette résurrection à sa manière, avec son propre caractère qui en fait presque des personnages d’opéra -on n’est pas dans certains oratorios de l’époque (celui sur la Passion d’Alessandro Scarlatti avait été représenté au même endroit le Jeudi-Saint) où les protagonistes sont d’abord des voix. Ainsi de Marie Cleophas (une des Marie qui se trouve au pied de la Croix) qui exprime les sentiments populaires: “Piangete, si piangete” (Pleurez, oui, pleurez) et plus loin “Vedo il ciel” (Je vois le ciel) . Humilité, extase, une forme de naïveté. Madeleine, au contraire, la repentie, celle que les Ecritures présentent comme ancienne prostituée (sa blonde chevelure dénouée, comme on disait encore au siècle dernier qu’une femme “en cheveux” (c’est-à-dire sans foulard) était une femme légère), Madeleine qui, au départ, constate comme tout le monde la mort du Christ (“Notte, notte funesta” -Nuit, nuit funeste) s’implique de plus en plus dans une relation directe entre Jésus et elle, d’abord avec Marie Cleophas (“Ah! Dolce mio Signore” -Ah! mon doux Seigneur) puis comme si la Résurrection était un cadeau que Jésus lui offrait (“Mio Gesu, mio Signore” -est-ce la peine de traduire?)
Madeleine (Céline Scheen) et les violons © Laurent Guizard
Quant à Jean, le fidèle compagnon, son rôle est paisible et placide, lui qui était au courant de la Résurrection, semble-t-il, avant tout le monde: “Itene pure, o fide amiche donne” (mais allez, ô femmes amies et fidèles) ou encore “Ecco il sol ch’esce dal mare” (voici le soleil qui sort de la mer), cette mer que Marie Cleophas voyait comme un lieu de naufrage. Saint Jean chantera en dernière aria : “Caro figlio, amato Dio” (Cher fils, aimé de Dieu) Mais on aura aussi entendu l’appel de l’Ange à se lever pour célébrer la victoire du Christ (qui n’est même pas encore sorti du tombeau) et de le faire avec toutes les âmes, en présence… d’Adam et Eve. Haendel, le luthérien, avalisant cette histoire…
Un Jean chanté placidement, comme il se doit, mais avec beaucoup de goût, par le ténor anglais Thomas Hobbs -vocalises déliées et justes. Céline Scheen est un peu impersonnelle au début (et c’est l’écriture de Haendel qui l’exige) mais elle trouve peu à peu, dans les accents amoureux de Madeleine, une forme de séduction qui passe aussi par la voix, tendre et soyeuse. L’Ange de la Britannique Nardus Williams manque de rondeur, parfois de souplesse, mais la présence, la projection, donnent toute sa dimension glorieuse et triomphante au personnage.
On a beaucoup aimé aussi le Lucifer de Thomas Dollé, basse superbe toute de noirceur qui ferait un beau Scarpia ou même un Don Giovanni parfait. Enfin, en Marie Cleophas, le contre-ténor Paul-Antoine Bénos-Djian met beaucoup de délicatesse et si l’on ferme les yeux (le rôle ne monte pas très haut) on entend un vrai timbre d’alto, à la Aafje Heynis, à la Maureen Forrester.
Paul Antoine Bénos-Djian et l’orchestre © Laurent Guizard
“Le Banquet céleste” est donc un collectif de musique baroque en résidence à l’Opéra de Rennes, fondé il y a plus de 15 ans par le contre-ténor Damien Guillon et désormais en direction collégiale, même si d’autres musiciens et chanteurs viennent s’y agréger ponctuellement. Ce projet-ci a été porté par le violoncelliste Julien Barre. Dans un ensemble solide et cohérent on a noté la qualité des hautbois, des cuivres, la cohésion des huit violons (Marie Rouquié dirigeant les attaques) Chacun, dans cette oeuvre, étant au premier plan à tour de rôle car Haendel confie l’accompagnement des arias et des récitatifs à un petit groupe de musiciens, multipliant les combinaisons, comme il sied souvent à de jeunes compositeurs brillants qui n’en ont pas fini de tenter des expériences sonores.
De même dans la variété des airs, glorieux, élégiaques, à vocalise, tragiques, amoureux, qui font de cette “Resurrezione” un des tout premiers chefs-d’oeuvre de celui qui, à Londres, sera face au monument continental, le grand Bach
“La Resurrezione” de Haendel. Soli et orchestre du Banquet Céleste. Opéra de Rennes (35000) les 14 et 15 mars.
Le spectacle sera repris à Tourcoing (59200) le 24 avril, Beaune (21200) le 11 juillet, Saint-Malo (35400) le 24 juillet, La Chaise-Dieu (43160) le 22 août.