“Pelléas et Mélisande” à Bastille: la ballade des enfants tristes
Ce sera sûrement un des plus beaux spectacles d’une saison qui n’est pas terminée: le “Pelléas et Mélisande” de Debussy dans la mise en scène de Wajdi Mouawad, avec la Mélisande de Sabine Devieilhe, a reçu pour une fois un accueil unanimement triomphal de la part du public, mêlant chanteurs, chef et équipe de réalisation, en ce vendredi (dernier) de première.
La rencontre de Golaud (Gordon Bintner) et de Mélisande (Sabine Devieilhe) . Et l’eau omniprésente © Benoîte Fanton, Opéra national de Paris
Une image très symbolique de cette histoire d’enfants perdus, perdus dans un amour qu’ils ne comprennent pas au début, perdus dans un monde peu rassurant superbement rendu pour une fois par la vidéo qui tient lieu de fond de décor: la scène, admirable musicalement, où Mélisande, châtelaine en sa tour, dénoue sa chevelure: “Mes longs cheveux descendent jusqu’au seuil de la tour / Mes cheveux vous attendent tout le long de la tour / Et tout le long du jour / Et tout le long du jour” C’est devant cette chevelure dénouée (au potentiel érotique très répandu en ce temps-là, voir Baudelaire et ensuite tant de poètes symbolistes) que Pelléas prend conscience de son amour, dans la joie qu’il éprouve à saisir, de Mélisande, ce symbole, lui, qui, au pied de la tour, “je les tiens (tes cheveux) dans les mains, je les tiens dans la bouche… je les tiens dans les bras, je les mets autour de mon cou… ils m’inondent encore jusqu’aux genoux. Et ils sont doux, ils sont doux comme s’ils tombaient du ciel” Extase de Pelléas, qui jusque là semblait encore dans une forme d’adolescence entre innocence et découverte de soi -et c’est aussi la force de Debussy, de Maeterlinck (l’auteur de la pièce que l’opéra a fini un peu par cacher, comme l’arbre qui cache la forêt), de Mouawad aussi, qu’on ne sache jamais vraiment cet âge réel, cette différence d’âge entre Golaud (qui a épousé Mélisande) et Pelléas, le jeune frère. Mais un Golaud vraiment juvénile dans cette production, ne se différencie de Pelléas que par la force, la puissance, la brutalité qu’il montre -une forme de brutalité peut-être moyenâgeuse (le monde du royaume d’Allemonde pourrait se rapprocher de sagas d’aujourd’hui, telle “Game of thrones”)- alors que Pelléas est encore dans l’univers de l’exaltation, de la joie, comme s’il s’éveillait à la vie, plein de sève.
Pelléas (Huw Montague Rendall), Mélisande (Sabine Devieilhe) et l’eau. © Benoîte Fanton, Opéra national de Paris
Mais il y a autre chose dans cette scène si symbolique, concernant cette Mélisande qu’on a vue recueillie par Golaud dans cette étrange forêt où passent des créatures bizarres, sorties d’on ne sait quelle tapisserie imaginaire -une sorte de sanglier humain par exemple- , une Mélisande jetée là, terrifiée par cet homme qui n’est pourtant qu’un chasseur, venue, elle, de nulle part ou d’un ailleurs qui semble terrible et qui répètera comme un leitmotiv, alors qu’elle semble jusqu’au bout attachée à son mari, Golaud (et son coeur, avec moins d’exaltation que pour Pelléas, bat aussi pour lui), “Je ne suis pas heureuse, non, je ne suis pas heureuse”. Oui, il y a autre chose…
Il y a ce qui suit cette scène capitale de la tour et des cheveux, ce que chante Mélisande: “Saint Daniel et Saint Michel, Saint Michel et Saint Raphaël, je suis née un dimanche, un dimanche à midi!” Un dimanche, jour du Seigneur. Et l’image de Mélisande en sa tour, suspendue dans une forme de niche, est celle d’une sorte de Vierge à l’enfant (mais sans l’enfant, qui n’arrivera qu’à la toute fin, emmailloté comme un Jésus), une Vierge qui va descendre de son piédestal. On y pense forcément, avec cette lumière blanche qui inonde Mélisande, sa blondeur, sa robe dont on ne sait si elle est blanche aussi, ou rose . C’est la force de la mise en scène de Waji Mouawad qui, en homme de théâtre, jette des symboles, ne cherche ni à faire de la psychanalyse ni à s’égarer dans une thèse trop personnelle mais, par des scènes superbes, une atmosphère très particulière qui rend hommage au dramaturge qu’est Maeterlinck (un Maeterlinck que les amateurs de théâtre ne cessent de redécouvrir, voir les deux pièces inédites récemment représentées au théâtre du Vieux-Colombier à Paris par la Comédie-Française), distille sur la scène immense de l’Opéra-Bastille (et en sachant en utiliser l’espace) une intense et étrange poésie.
Un amour en marche: Huw Montague Rendall, Sabine Devieilhe © Benoîte Fanton, Opéra national de Paris
En jouant sur le ciel et la terre, avec des instants d’une mystique qui n’est jamais vraiment liée à une religion précise même si (l’exemple de la scène dont j’ai parlé) il y a quelque chose de ce catholicisme belge, confit dans une immobilité presque mortifère, qui était en cours en cette fin du XIXe siècle du côté de Bruges ou de Liège. Lumières entre chien et loup, éclairages feutrés qui font que, délibérément de la part de Mouawad, nous sommes contraints de cligner des yeux, sensibles à cette décadence du royaume d’Allemonde (précisée dans le livret) qui passe par une clarté qui s’éteint, par de très rares éclats de soleil, comme si la mort était (ce qui est vrai dans un certain sens) une marche lente vers le noir, vers l’obscurité.
En jouant sur le ciel et la terre. La vraie originalité étant de situer le royaume en flanc de montagne (la scène entre le roi Arkel -Jean Teitgen toujours excellent- et Geneviève, la mère des deux garçons -Sophie Koch, qui fait très bien ce qu’elle a à faire, silhouette cependant austère et sévère) mais le monde d’en dessous est pétri de dangers, envahi par l’eau (Mouawad suit le livret) mais une eau grouillante, à la fois propre à la nature -cascades, ruisseaux- et aussi surgissant de grottes mystérieuses, charriant d’étranges éclats, s’enfonçant dans la terre, impossible à mesurer, la bague de Mélisande s’y perdant sans qu’il soit possible de la récupérer, ce qui provoque la fureur de Golaud. Contamination de l’eau, qui est à la fois si debussyste -on n’en finirait pas de recenser sa présence dans l’oeuvre de “Claude de France”- et si “de ce temps-là”, mais une eau joyeuse, celle des peintres, des canotiers de Caillebotte, de la Seine de Renoir ou de Monet. L’utilisation de la vidéo (de Stéphanie Jasmin) est remarquable, en cet étrange noir et blanc qui nous laisse souvent perplexe sur ce que nous voyons, en état de malaise face à des menaces qui semblent se résumer dans le personnage de Mélisande, l’inquiète, la fille de nulle part, la “pas heureuse”.
Mélisande aux fleurs (Sabine Devieilhe) © Benoîte Fanton, Opéra national de Paris
Une Mélisande en retrait (et Sabine Devieilhe le fait très bien) face à la juvénilité joyeuse de Pelléas, face à l’énergie de Golaud, énergie, virilité, qui vont montrer avec une gradation très bien rendue par la mise en scène leur face sombre, la jalousie terrible et progressive qui va aboutir au drame. Reste l’ultime scène, admirable (seul bémol, on se passerait bien de ces ombres qui passent, personnages errants, fantomatiques, dont on ne voit pas très bien le sens): la mort de Mélisande, d’abord étendue, quittant la vie, dans la position des gisantes royales, puis recroquevillée, à l’image (Mouawad a dû y penser) de la merveilleuse statue de marbre blanc de la Sainte Cécile de Rome, dans l’église éponyme du Trastevere, une Mélisande indifférente dont la pensée dernière se tourne déjà vers Pelléas mort alors qu’on lui présente son petit enfant, force de vie. Et c’est sur cette image des amants réunis, telles des statues de cathédrale, image qui mêle d’ailleurs les vivants et les morts, que se conclut l’aventure de ces enfants tristes qui ne se sont même pas unis charnellement.
Golaud (Gordon Bintner), Mélisande (sabine Devieilhe), Arkel (Jean Teitgen), le médecin (Amin Ahangaran) © Benoîte Fanton, Opéra national de Paris
Aux côtés d’une Sabine Devieilhe qui incarne une Mélisande troublante et qui garde son mystère -la voix est toujours aussi pure et légère mais, si à l’orchestre on l’entendait bien, des spectateurs du dernier balcon lui trouvaient un manque de projection, de densité sonore-, on a été très impressionné par les deux frères: la jeunesse, la fraîcheur, tout de franchise et de simple force de vie du Pelléas de l’Anglais Huw Montague Rendall, diction française excellente. Et la puissance, la présence de plus en plus terrible du Golaud du Canadien Gordon Bintner, aussi impressionnant dans la jalousie que dans le remords -on le plaindrait presque quand il exprime sa douleur devant le double drame dont il est l’origine.
On pourra reprocher au chef italien Antonello Manacorda une propension à déchaîner l’orchestre assez inhabituelle -on a connu des “Pelléas” plus minimalistes, plus “opéra de chambre”- avec le danger de couvrir parfois les voix -les scènes avec le petit Yniold qui sera incarné par des jeunes solistes de la Maîtrise de Radio-France- mais c’est aussi nous rendre, avec l’aide des musiciens de l’Opéra tout à leur affaire, la richesse et la beauté de l’orchestration debussyste, cette palette sonore inouïe, ces frottements harmoniques particuliers, rapprochant “Pelléas”, une oeuvre qu’on peut trouver d’un accès musical plus difficile que d’autres opus du compositeur, de tous les autres grands chefs-d’oeuvre pour orchestre, des “Nocturnes” à “Jeux” Les applaudissements destinés à Manacorda et aux musiciens disaient bien cela, ce bonheur sonore auquel ils nous rendaient si sensibles, sertissant d’un écrin de perles rares l’histoire si simple, si triste et si troublante de ces jeunes gens qui eurent à peine le temps de comprendre qu’ils auraient pu être heureux.
“Pelléas et Mélisande” de Claude Debussy, mise en scène de Wajdi Mouawad, direction musicale d’Antonello Manacorda. Opéra-Bastille, Paris, jusqu’au 27 mars.