A l’Opéra-Comique deux “Médée” dont une de trop

Soyons précis: la “Médée” de Cherubini est bien représentée à l’Opéra-Comique, et dans des conditions vocales plutôt satisfaisantes. Mais la metteure en scène rajoute une autre Médée, pour faire sens, comme si la terrible histoire de l’opéra de Cherubini ne suffisait pas. Or elle suffit et tout ce qui nous détourne de la musique en devient agaçant.



Jason accablé (Julien Behr) et Médée (Joyce El-Khoury) © Stefan Brion




Et c’est toujours un peu la même histoire: on ne fait pas vraiment confiance aux intentions de l’auteur et du librettiste -écrivant en 1797, pensez donc-, on tire un fil, on rajoute des éléments et soit l’oeuvre elle-même finit par contredire des intentions peut-être louables soit, comme ici, on escamote le sens du livret original ou en tout cas une partie essentielle. Cette partie, qui explique la place de Médée dans l’histoire mythologique, c’est qu’elle est sorcière…

Il suffit de se référer à la légende, sans même passer par la tragédie d’Euripide où s’enchaînent les meurtres barbares de Médée, ses sortilèges, sans même parler de son double infanticide. Médée est un personnage noir de la Grèce ancienne, et qui, d’ailleurs, après son forfait sur le double fruit de ses entrailles, va continuer ailleurs ses malédictions

L’opéra de Cherubini date de 1797. Epoque d’une révolution un peu plus paisible avant le surgissement napoléonien. Un Napoléon, on l’oublie trop souvent, qui aimait la musique mais pas Cherubini (il préférait Paisiello) et Cherubini le lui rendait bien: “Citoyen consul, mêlez-vous de gagner des batailles et laissez-moi faire mon métier auquel vous n’entendez rien!” Un partout, la balle au centre…

Cherubini, un de ces Italiens de Paris qui finit d’ailleurs, mais bien plus tard, directeur du Conservatoire qu’il rénova, ne quittant son poste pour le céder à Auber quelques semaines avant de mourir à plus de 80 ans, en 1842. Un Italien au fort caractère, selon ces paroles d’Adolphe Adam: “L’inégalité de son humeur? D’aucuns prétendaient qu’il avait au contraire l’humeur fort égale puisqu’il était toujours en colère”

Dircé (Lila Dufy) et Médée (Joyce El-Khoury) © Stefan Brion

La “Médée” n’est pas le premier opéra de ce désormais Français -naturalisé quelques années plus tôt, en pleine Révolution, après avoir été intronisé à la Cour de Versailles en 1786 et adoubé par Marie-Antoinette. Le talent lui servit de passeport, auprès d’une souveraine qui adorait Gluck. Et il est vrai que cette “Médée” qui annonce, évidemment, le romantisme, fait penser à Gluck, qui Cherubini poursuit et dépasse. Mais évidemment, si la musique est belle -admirable et terrible prélude de l’acte III qui préfigure la violence meurtrière de Médée avec ses coups répétés des timbales- elle est toujours dans une certaine tradition qui comprend son époque mais sans les fulgurances d’un Mozart ou d’un Beethoven, cette capacité des hauts génies à échapper à ce qui s’entend autour d’eux, un Mozart, un Beethoven, un Haydn aussi, que Cherubini admirait plus que tous autres.

“Il y avait prodigieusement de monde. Dès 5 heures tout était plein; et selon l’usage on vendait fort cher des billets à la porte”. La “Médée” eut du succès. Puis on l’oublia vite. En France en tout cas, peut-être Napoléon n’aimant pas le compositeur, qui, pourtant, continua à être représenté à Paris. Le sujet, trop sulfureux? L’oeuvre continua en Allemagne, en Italie, revivifiée par une Callas au XXe siècle. Une autre gêne, et qui nous gêne encore: les textes d’un certain Hoffmann, qui font de “Médée” une rare “tragédie chantée” et tragédie parlée”, les chanteurs se lançant à déclamer brusquement des passages en vers assez longs, assez bien écrits (mais probablement retravaillés par quelqu’un qui fait des alexandrins… de treize ou quatorze pieds ce qui est un peu gênant) sauf que les chanteurs ne sont pas des tragédiens de métier et que, de toute façon, n’est pas Racine ou Corneille qui veut. Le principe dérouta, il nous déroute encore.

Comme ce principe (j’y reviens) de la metteuse en scène Marie-Eve Signeyrole de faire (cela tourne au cliché) de Médée la victime d’un ordre mâle. Elle devient plus ou moins une migrante (elle était de Colchide, un territoire au nord de la Turquie) dans cette Corinthe où on la pourchasse, où on lui refuse l’asile; et bien sûr, elle se trouve en miroir avec une “Médée” contemporaine, une infanticide condamnée à la prison à vie (sans doute) incarnée par la comédienne Caroline Frossard: “Il a continué à venir chez moi pour me violer. Il disait: tu seras toujours à moi” dit celle-ci. Sauf que ce genre de phrase, on finit par l’attribuer à Médée (en sursautant), comme ces balançoires (en vidéo) toujours agitées -par les fantômes de leurs petits occupants? Et que comprendre de cette fin où chacune des Médée empoisonne les céréales et le verre de lait des chères têtes blondes? Ce qui n’empêchera pas la “vraie” Médée de tuer (hors champ, c’est dans Cherubini!) ses enfants au poignard!

Créon (Edwin Crossley-Mercer) et Médée (Joyce El-Khoury) © Stefan Brion

Signeyrole, dans une mise en scène par ailleurs souvent confuse, oublie que l’opéra n’est pas le théâtre et que les spectateurs sont là d’abord pour écouter de la musique et des voix, non pour un cours de féminisme qui, de plus, contredit l’oeuvre.

Car -j’y reviens aussi- si Médée fait peur, terrorise même les habitants de Corinthe, et tout autant les femmes que les hommes , c’est par les crimes qu’elle a commis. Crimes barbares, d’une insoutenable cruauté. Mais justement: tout est déjà dans l’opéra. La Médée qui entre en scène -pas tout de suite, selon un beau principe théâtral celui-là, qu’on parle d’elle bien avant qu’elle apparaisse- est la Médée d’imprécation contre Jason, contre Créon, son hôte, contre Dircé, sa rivale. Mais dès son premier air “Vous voyez de vos fils la mère infortunée”, Médée devient justement la mère aimante qui redoute surtout qu’on lui enlève ses enfants. Nul besoin d’en rajouter. De ce point de vue Joyce El-Khoury est remarquable: ses aigus sont parfois criés, son timbre manque de moelleux parfois mais elle tient sur un ambitus large et son art de tragédienne lui permet de passer en un instant du rôle de mère pleine d’émotion à celui de terrible vengeresse, cherchant comment faire du mal à ceux qui lui en ont fait, jusqu’à cette idée terrible et qu’elle repousse d’abord de sacrifier ses propres enfants.

Les deux Médée (Caroline Frossard et Joyce El-Khoury) © Stefan Brion

Car si le cri de douleur de Jason émeut, il est traité -et Julien Behr, timbre éclatant, s’en sort bien en ne chargeant pas la mule- comme un affreux macho dont rien n’indique qu’il le soit, amoureux d’une autre et surtout terrifié légitimement par les crimes de celle qui s’accroche à lui mais à qui il doit et la vie et les honneurs. Cruel dilemme dont Cherubini, d’ailleurs, ne fait pas grand-chose. Jason est l’homme. Ce n’est pas une raison pour en faire une ordure. De même un Créon, dans son rôle de roi, ce que fait très bien là aussi un Edwin Crossley-Mercer à la belle voix de basse profonde. Dommage que cet artiste, de par sa tessiture, soit condamné trop souvent à chanter les pères nobles! Quant à Dircé (la nouvelle femme de Jason, et fille de Créon), Lila Dufy y est un peu pâle; mais on nous annonça que El-Khoury et Dufy étaient souffrantes, on sera donc indulgent pour cette fois!

On a été inquiet au début de la direction de Laurence Equilbey, une direction sèche avec des cordes rêches, dans une volonté sans doute de mettre en relief la violence du sujet. Et puis l’Insula Orchestra s’installe (surtout les vents), la poésie de certains moments trouve sa place, comme dans cet air magnifique, chanté par Néris, la suivante de Médée, “Je vous suivrai jusqu’à la mort” (sur un accompagnement surprenant des deux bassons) où s’impose la superbe conduite vocale de Marie-Andrée Bouchard-Lesieur qui y reçoit une juste ovation.

Le prélude de l’acte 3, déjà cité, est ainsi remarquablement conduit par Equilbey et toute la fin, où se déchaînent les orages meurtriers, est remarquable. Sur une scène nue, Médée-Joyce EL-Khoury semble vaciller, les bras grand ouverts, entamant une sorte de danse où elle est à deux doigts de tomber. La douleur de Médée infanticide la conduit aux rivages de la folie, son forfait inexpiable l’entraîne dans le même désespoir que Jason. On le comprend parfaitement devant la silhouette de cette femme, il n’y avait pas besoin de rajouter autre chose à cette vision-là.





“Médée” de Luigi Cherubini, mise en scène de Marie-Eve Signeyrole, direction musicale de Laurence Equilbey. Opéra-Comique, Paris, jusqu’au 16 février

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