La malheureuse “Semele” de Haendel, triste victime d’un vrai coup de foudre

Au Théâtre des Champs-Elysées la soprano star Pretty Yende fait ses début dans l’univers baroque en Sémélé, triste histoire mythologique, qui donne aussi l’occasion au metteur en scène anglais Oliver Mears de faire ses débuts parisiens.

Ben Bliss (Jupiter) et Pretty Yende (Sémélé) © Vincent Pontet



Cette “Semele” (appelons-la ainsi, c’est le titre original anglais) n’est pas l’opéra le plus connu de Haendel; et pourtant la musique en est magnifique. Inventive, énergique, avec un inépuisable renouvellement dans les airs -où l’on sent parfois des influences populaires dans telle tournure mélodique-, elle donne aussi l’occasion à plusieurs chanteurs de montrer leur talent dans des airs redoutables (vocalises en cascade) que ceux qui entourent Pretty Yende réussissent plutôt bien en ce soir de première.

Les débuts d’Oliver Mears à Paris (et semble-t-il en France), alors qu’il a travaillé en Norvège, à Moscou, en Allemagne, à Salzbourg même et, bien sûr, dans toutes les îles britanniques (le sud de l’Europe paraissant encore lui avoir échappé) ont été accompagnés de plusieurs sifflets, même si les applaudissements l’ont emporté assez vite. Mais voilà: lesdits applaudissements allaient-ils d’abord aux chanteurs?

Car le travail de Mears ne démérite pas mais se heurte, comme souvent, au téléscopage de l’intuition du metteur en scène avec ce que finit par dire l’oeuvre et qui finit en contradiction avec l’apparente bonne idée de départ. Ainsi les pièces du puzzle ne s’emboîtent plus, les idées n’ont plus de sens, on s’en tire par des images énigmatiques; et nous, si nous sommes indulgents, nous pensons alors: “la musique est là. Ecoutons-la et pour le reste…”

Sémélé en mariée (Pretty Yende) avec Cadmus, son père (Brindley Sherratt) © Vincent Pontet

Pourtant l’histoire de Sémélé existe bel et bien. Mais elle est en désaccord avec l’air du temps. Sémélé est tout de même la petite-fille de Vénus et de Mars, donc à demi immortelle. Mais mortelle par son père Cadmos qui fonda Thèbes. Au début de l’opéra, dans sa robe de mariée, elle semble refuser celui qu’on lui propose, Athamas, roi de Béotie. Celui-ci, qui l’adore, est désespéré. Désespérée aussi Ino, la soeur de Sémélé, amoureuse, elle, d’Athanas. Sémélé implore Jupiter, Athamas implore Junon, mais c’est Jupiter qui l’emporte, lance la foudre, et le mariage est suspendu. En réalité Sémélé était amoureuse de Jupiter, qui ne se fera pas prier pour devenir son amant.

Mais il ne faut pas ridiculiser Junon…

Dans la vraie légende Sémélé sera victime de son orgueil. Elle exige de Jupiter qu’il se montre dans toute sa gloire devant elle, c’est-à-dire en dieu et non en humain (comme il en avait l’habitude, quand ce n’était pas en cygne, en mouche, en taureau, en hippopotame) Jupiter est terrifié: il devine ce qui arrivera. Mais Sémélé, exigeante, ne cède pas. Jupiter lui obéira, lui apparaissant entouré de tonnerre, d’éclairs et de foudre et ce… coup de foudre réduira en cendres la malheureuse Sémélé.

Alice Coote (Junon) et sa suivante Iris (Marianna Hovanisyan) © Vincent Pontet

Décor d’un hôtel années 30, berlinois ou londonien, et tenues des années 50, avec une Junon virago en rose, à la coiffure crantée à côté de laquelle Margaret Thatcher jouait petit bras. Sémélé semble au début de l’oeuvre une malheureuse femme de chambre qui subit les assauts (dont ceux d’Athamas?) du moindre Strauss-Kahn de pacotille. On ne sait d’ailleurs pas très bien si le mariage avec Athamas lui a été imposé, celui-ci paraît un gentil garçon, désespéré qu’elle le quitte. Bref, le féminisme à tout crin du metteur en scène (“Semele ou le sacrifice d’une femme moderne”) oublie que la coquetterie et l’entêtement de Sémélé sont aussi et d’abord responsables de son terrible destin.

Même si l’odieuse Junon (mais tout le monde savait dans la mythologie grecque que Junon était odieuse!) a “piégé” Sémélé de manière infâme.

Le décor est beau, il y a des costumes, Jupiter en mortel est un “golden boy” pressé ou un entrepreneur du net. Et le choeur des prêtres de Junon devient une théorie de chambrières et de garçons d’étage que j’ai pris pour des scouts -ce n’est pas d’une clarté folle mais c’est un détail. Mais bien sûr on attend Pretty Yende. Elle se débrouille très bien, la voix est toujours aussi belle, même si parfois elle peine sur certaines vocalises. Et la scène finale où elle se repent de son orgueil est très émouvante, avec, cette fois, une maîtrise vocale parfaite. Mais voilà: quand elle demande à Jupiter d’apparaître… en Jupiter, ce qui est un caprice de gamine mais qui, dans son esprit, devrait la précipiter dans l’immortalité qu’elle espère, il n’y a dans le jeu de Yende ni la coquetterie ni l’ambition qui pourrait la rapprocher, dans la désillusion finale, de la Platée de Rameau. Elle se contente d’être la brave fille qu’elle semble avoir toujours été; le sous-texte très important dans cette scène précise (d’autant que Jupiter a parfaitement compris ses ambitions) est absent.

Sémélé consumée devant tous les protagonistes © Vincent Pontet

Le reste de la distribution est sans reproche, à part une Ino (Niamh O’Sullivan) un peu en retrait. Remarquable Jupiter de Ben Bliss, aussi dans son élégante incarnation, à la voix incroyablement facile. La Junon d’Alice Coote est également remarquable, silhouette muette dans le premier acte, qui explose de colère au début du deuxième (“Awake, Saturnia…”) en passant des aigus aux graves avec une présence étonnante.

Brindley Sherratt, belle voix de basse en Cadmus, le père de Sémélé, est très amusant ensuite dans le rôle de Somnus (le dieu du sommeil), lui-même atteint de catalepsie et qui s’endort dans son bain devant une Junon agacéE. Enfin on a découvert le beau timbre de contre-ténor de Carlo Vistoli (Athamas), assez fragile dans ses premières interventions mais qui réussit un air final bouleversant, vocalises comprises.

Choeur du “Concert d’Astrée” sans reproche et orchestre exemplaire, mené par une Emmanuelle Haïm qui a déjà dirigé cette oeuvre, qui l’aime, qui en détaille et les moments d’émotion et les passages plus solennels. “Semele” est du dernier Haendel (1744), 15 ans avant sa mort, et trois années après son “Messie”.

Sémélé soupirante (Pretty Yende) © Vincent Pontet

La dernière scène montre bien l’ambiguïté de la mise en scène, réunissant en même temps deux informations qu’on a peine à lire. Sémélé (belle image), consumée (“I burn, I burn”), se réfugie dans le foyer d’un grand poêle où elle va disparaître, laissant un drap souillé de sang. Jupiter sort avec Junon, semblant porter quelque chose dans ses bras. Le dernier choeur, celui des prêtres de Junon, nous dévoilera in extremis que ce fruit des amours de Jupiter et Sémélé est le dieu Bacchus. Ainsi Sémélé, à travers ce fils, connaîtra l’immortalité qui lui a été refusée.

Encore faut-il avoir fait mythologie première langue.






" Semele” de Georg Friedrich Haendel, mise en scène d’ Oliver Mears, direction musicale d’ Emmanuelle Haïm. Théâtre des Champs-Elysées, Paris, jusqu’au 15 février.





















Précédent
Précédent

A l’Opéra-Comique deux “Médée” dont une de trop

Suivant
Suivant

“L’or du Rhin”: chant de géants sur un champ de bataille