“L’or du Rhin”: chant de géants sur un champ de bataille

Une nouvelle tétralogie naît à l’Opéra de Paris. La précédente, dirigée par Philippe Jordan (et presque montée pour lui), n’était pas si ancienne. Dans la mise en scène de Calixto Bieto, nous en restons pour l’instant à un “Or du Rhin” servi par une belle distribution.


Wotan (Nicholas Brownlee) et Fricka (Eve-Maud Hubeaux) © Herwig Prammer / OnP



Mais cela n’a pas été sans mal. Résumons les coups de malchance autour du personnage de Wotan, le dieu des dieux de cette mythologie germanique: un Ludovic Tézier dont c’eût été une prise de rôle. Mais Tézier annule, suite à une mauvaise grippe. Iain Patterson le remplace, lui qui était prévu dans “La petite renarde rusée” (atteinte elle aussi, du coup, par ce festival de remplacement) Et Patterson, pour les mêmes raisons, déclare forfait. Capable au moins de mimer son rôle que chante en coulisse un Alberich déjà fort sollicité. Voici enfin (jusques à quand? La remise sur pied de Patterson!) à la 3e représentation (celle à laquelle j’assistais) un Wotan qui chante, Nicholas Brownlee, baryton-basse (la tessiture wotanesque), mais présenté dans un premier temps comme Lawrence Brownlee qui, lui, est ténor. Confusion, fureur des wagnerolâtres. Le petit monde de l’opéra adore monter en épingle les petits faits quand tout est en passe de rentrer dans l’ordre.

Et donc revenons à Wagner: je le disais, la mise en scène ancienne de Günter Kramer, qui n’était pas extraordinaire, certes, est donc remplacée par celle de Calixto Bieto, qui ne l’est pas forcément non plus. Evidemment n’est pas Chéreau qui veut. On verra pour la suite, puisque nous n’en sommes qu’au prologue. Mais les trois journées à venir, qui sont censées être les plus essentielles, ne doivent pas nous détourner de ce “prologue” (c’est le terme employé par Wagner) qui nous délivre en un peu plus de deux heures une masse de personnages et les liens qui les unissent (ou désunissent) en nous donnant un peu le tournis. Pour le dire vite, outre une musique admirable et sans aucun temps mort (ce n’est pas complètement le cas dans les autres parties où la volupté sonore de Wagner peut s’exprimer au détriment de l’intrigue, et Jordan savait en cela étirer le temps en une forme d’extase), entre les dieux, les géants (Fasolt et Fafner) et les nains (Alberich et Mime), on s’y perd un peu. Il faut réviser son Wagner avant, d’autant que, la mythologie germanique étant mal connue de nous (Wagner l’ayant, de plus, mâtiné de mythologie scandinave), la fonction des dieux, à l’exception de Wotan, nous reste à découvrir. Donc Donner, le dieu du… tonnerre (c’est facile) mais Froh, le dieu du soleil, Loge, le dieu du feu, Fricka, la déesse de la fécondité (comme Junon) et Freia, la petite soeur, déesse de la jeunesse (qui est, chez les Grecs, confiée à une divinité mineure)

Fafner a l’anneau (Mika Kares) © Herwig Prammer / OnP

Ajoutons à cela que, conformément à une habitude répandue, rien ne les différencie sur scène, un grand plateau quasi nu où tout le monde a les habits de tout le monde, sauf Fafner, le géant, en tenue de cow-boy trumpien. Bieto situe cette histoire à l’heure de l’Intelligence Artificielle, le Walhalla (l’Olympe germanique) sera donc envahi de câbles, de manettes, de trucs qui clignotent, l’idée étant d’opposer les dieux qui, à la Elon Musk, vivent les yeux vers l’avenir, aux besogneux (les nains ou Nibelungen), eux relégués dans les grottes. Sauf que le nain Alberich en est sorti pour voler l’or du Rhin qui donne le pouvoir. Donc ça ne fonctionne pas vraiment.

Car évidemment le sujet de Wagner n’a rien à voir avec l’Intelligence Artificielle même si celle-ci, de nos jours, peut donner quelque avance à ceux qui la détiennent -mais quel pouvoir exactement, nul ne peut encore le prédire? Il s’agit davantage du vieux thème de la cupidité des uns et des autres, des luttes pour la possession quelle qu’elle soit -financière, politique, technologique, éducative, la liste est longue-, la puissance du message wagnérien étant que cette cupidité, cette soif inextinguible, s’étendent aux dieux, qui sombreront avec le reste des hommes.

Ainsi, un des meilleurs moments est sans doute quand tout ce petit monde se retrouve à s’écharper sur le plateau nu avec des envies de meurtre -il y en aura d’ailleurs un- où, avec ce Fafner en cow-boy et l’étrangeté des vidéos grisâtres, on est entre David Lynch et les frères Coen. C’est à ce moment-là que passe soudain, fulgurante, la déesse de la Terre, Erda, s’adressant à Wotan: “"C’est un jour bien sombre qui point pour les dieux. Entends mon conseil: fuis l’anneau!”

L’IA au Walhalla © Herwig Prammer / OnP

Erda: “Je sais tout ce qui fut, tout ce qui est et tout ce qui sera” Déesse qui voit le passé et l’avenir, que les autres dieux, bien sûr -elle, telle une Cassandre- n’écouteront pas; on sait ce qu’il en adviendra. Erda entre, dit ce qu’elle a à dire, s’en va. Marie-Nicole Lemieux l’incarne (et Erda ,ainsi, restera tant dans nos mémoires), avec sa présence en scène, la puissance de sa voix mais un début de vibrato qu’il faudra surveiller

Le reste de la distribution est de qualité. Une Freia un peu pâle (Eliza Boom), un Wotan (Nicholas Brownlee, donc) dont on sent assez mal qu’il est le vrai “patron”. Mais les autres sont exemplaires. Du beau baryton de Florent Mbia (Donner) en Loge de Simon O’Neill, du Fasolt de Kwangchul Youn (silhouette à la Lynch) au Fafner, son frère, le méchant (Mika Kares), ou au Froh de Matthew Cairns, tous ont des voix wagnériennes, et cela se sent, à commencer par le vétéran Gerhard Siegel en Mime.

Le plus remarquable étant l’Alberich (un des Nibelungen et le voleur de l’anneau) de Brian Mulligan, voix de bronze et physique… de géant. Des trois filles du Rhin (en survêtement vaguement naïade et assez laid) j’ai préféré la Woglinde de Margarita Polonskaïa aux deux autres -mais quelle laideur que de symboliser les eaux du Rhin où elles plongent par du plastique!

Ils sont tous là. Avec barbe l’Alberich de Brian Mulligan © Herwig Prammer / OnP

J’ai gardé pour la fin la superbe présence d’Eve-Maud Hubeaux en Fricka, la femme de Wotan, qui impose dans ce monde d’hommes sa voix de mezzo bien projetée et une personnalité puissante. Belle prestation aussi, qui participe du plaisir (quand même!) de cet “Or du Rhin”, la direction musclée, incisive - au détriment parfois de la poésie, bref l’anti Jordan- de Pablo Heras-Casado, qui prend son envol avec l’ouverture où roulent les eaux du fleuve: une montée en puissance qui va culminer dans la seconde partie de l’oeuvre , après le passage orchestral de la forge des Nibelungen, presque abstrait. La musique prend alors une violence inattendue, Heras-Casado accentue les contrastes, dynamise les forte, fait gronder les instruments, accentue les accents, l’orchestre devient l’annonciateur des orages futurs, c’est peut-être épuisant mais cela traduit bien l’atmosphère de noirceur de l’oeuvre.

De toute la Tétralogie, à l’exception de “Siegfried”.

L’image finale montre un enfant tout petit, peut-être un humanoïde, bardé de capteurs. Est-ce Siegfried? On attend avec intérêt de savoir comment cette créature hybride va s’insérer dans la légende wagnérienne.



L’Or du Rhin, musique de Richard Wagner, mise en scène de Calixto Bieto, direction musicale de Pablo Heras-Casado. Opéra-Bastille, Paris, jusqu’au 19 février.

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