“La folle journée”: dernières notes en fin de voyage.
Et sur des villes ou des musiciens qui ne rentraient pas forcément dans les cases…
Dimitri Masleev justement. Mais l’an dernier © David Gallard
Une dame en survêtement siliconé m’interpelle: “Et les femmes dans tout ça? Vous en avez trouvé, vous?”
Oui. Mais davantage sur scène…
Or comme j’ai retrouvé Schumann j’ai retrouvé aussi Clara. Clara de Leipzig. C’est Adam Laloum qui accompagne la violoniste Lya Petrova. Laloum, schumannien fervent. Brahmsien aussi. Clara est encadrée par le mari, Robert, et par l’amoureux transi, Johannes. Elle s’en sort moyennement malgré les efforts des interprètes, dussé-je me faire étriper en disant cela. Ses “3 romances” sont des romances: donc elles ne tombent pas dans le mièvre mais c’est tout juste. D’autant qu’il y a avant la “1e sonate” de Robert, un miracle de concision et de romantisme, et ensuite la “3e sonate” de Johannes où Petrova, d’ailleurs, demeure un peu froide. La “3e sonate” penche déjà du côté de Vienne, avec des accents hongrois dans les deux derniers mouvements. Laloum, qui respire cette musique depuis son biberon, est impeccable.
J’avais déjà entendu deux oeuvres de Brahms, un Brahms inclus dans l’influence viennoise. Mais c’est plus compliqué: car il y a tout un Brahms qui est encore d’Allemagne du nord, brumeux, avec des teintes sourdes, des motifs délavés. Et, par exemple, le “Requiem allemand” sur les versets de la Bible, qui n’est, évidemment, pas du tout dans l’esprit de la Vienne catholique. D’autant que le défendaient le choeur de Lausanne (la version accompagnée par le piano à 4 mains), celui de Michel Corboz, et la suisse Lausanne est une ville protestante aussi. Beaucoup de ferveur chez les choristes mais un baryton qui cherche sa tessiture, change de registre, donne des coups de glotte. J’ai préféré la soprano qui tient son rang, durant les cinq minutes terribles où elle intervient car il faut immédiatement être juste, et techniquement et surtout musicalement. Morceau redoutable, qui rappelle un peu le “Pie Jesu” du “Requiem” de Fauré, celui-là techniquement moins délicat.
Tiens, je ne suis pas allé écouter Paul Lay cette année. Qui jouait sûrement Gershwin © David Gallard
En tout cas rien de viennois. Rien de viennois non plus dans le “1er concerto pour piano”, un concerto de brume et de frimas. Avec cette partie considérable d’orchestre qui en fait une “symphonie avec piano obligé” C’est Jesko Sirvend qui dirige, un Sinfonia Varsovia qui tient son rang. Après la longue et magnifique introduction de l’orchestre voici l’entrée du piano qui joue deux fois plus lentement. Cela oblige Sirvend à appuyer sur le frein, c’est très troublant et c’est là qu’on voit le rôle, parfois, des chefs: négocier des tours de passe-passe quand on n’a pas assez répété avec le soliste ou qu’on n’est pas d’accord avec lui mais, comme le disait Bernstein (qui ne s’était pas entendu avec Glenn Gould dans les concertos de Beethoven): “J’ai dû lui céder”.
J’étais intrigué par cela: un Russe, Dmitri Masleev, jouant le “1er concerto” de Brahms. Ce n’est pas fréquent. Guilels, Richter, jouaient le 2e. Et aussi les Russes d’aujourd’hui, un Lugansky. Mais le 1er? Et l’on comprend: c’est si loin de l’âme russe, cette Allemagne du nord secrète et austère, où l’on s’en va prier pour le salut de son âme sans jamais avoir jeté des verres derrière soi et tout casser dans un accès d’éthylisme. Masleev (qui a l’air d’un gentil jeune homme bien loin des excès de vodka) ne sait comment aborder l’oeuvre: côté Beethoven ou côté Rachmaninov? Ni l’un ni l’autre. Mais comme c’est un bon musicien il y a de beaux moments, des passages, dans le mouvement lent, aux limites du silence, et le dernier mouvement, emporté, est assez exact. D’autant que ce concerto demande de la poigne, des doigts d’acier, peut-être pas de la manière dont Masleev traite le piano en prenant de l’élan pour frapper, comme un boxeur.
Les Modigliani, toujours remarquables © Romain Charrier
Et Sirvend assume, tient à peu près bon. On le retrouvera comme chef assistant au national de France. Triomphe dans la salle, un triomphe qui semble surprendre Masleev. Il nous donne un bis: “Dans le palais du roi de la montagne”. Grieg. “Peer Gynt”. On se demande si le roi de la montagne est un énorme troll, un ours géant ou un dragon. En tout cas il est méchant.
Un détour par le Sirba Octet, toujours d’une qualité musicale et d’un dynamisme où le rire et les larmes sont si mêlées. Le thème: “Un aller pour New-York”; les compositeurs arrivés là-bas pour écrire quelques pages de la musique américaine. Tel Gershwin, juif de Russie dont ils jouent un éblouissant condensé de la “Rhapsody in blue” (à sept instruments) qui devient tout à coup “I got rythm”. Mais ce sont le plus souvent de ces mélodies klezmers déchirantes, venues de Lituanie et des shtetls de l’immense empire, que les Juifs ont transportées à Brooklyn accrochées à leurs semelles de vent. Avec des souvenirs d’Europe centrale symbolisés par cet instrument si typique qu’est le cymbalum, en hommage peut-être aussi à toute la communauté hongroise assassinée par les nazis, à l’intérieur du génocide le plus radical des génocides.
Il faut Bach -et donc Leipzig- pour se remettre et s’élever: suivez ce jeune Français, Gabriel Durliat, qui joue Bach (ou des transcriptions, ou des hommages qu’il a composé sur son nom) avec une grandeur, une force spirituelle déjà remarquable. Un Bach, pourtant au piano, pétri de foi, faisant de son oeuvre un hommage au Divin que Durliat, ce jeune homme frèle, nous transmet avec une fougue surprenante.
“Un dernier concert, monsieur le bourreau”: j’ai donc écouté Luka Faulisi, violoniste de 22 ans, bien accompagné par une des soeurs Bizjak, Lidija, avec qui il peut parler serbe. Car je n’ai toujours pas compris la nationalité de Faulisi: serbe, italien, français (le français qu’il parle parfaitement)? Il doit encore arrondir le son, travailler la musicalité plus que la virtuosité, pour ne pas se réduire à Kreisler ou cette (amusante) parodie de “Turandot” qu’il joue au milieu du programme, ce qui rend le Schubert qui suit un peu étrange… et le déconcentre sans doute. Il a raison de dire que ce terme de “Sonatine” (mot utilisé par les éditeurs) dévalorise ces oeuvres. Et nous a joué en ouverture la “2e sonate” de Beethoven, qui ne hante pas les salles de spectacle. Qu’il garde cette ambition-là!
L’année prochaine, promis, je vais à “Vox Clamantis”. Je sais même dans quelle salle ils sont © David Gallard
Burliat, Faulisi, dans une Cité qui se vide peu à peu -à moins que tout le monde n’assiste au concert d’Arte. Et juste avant Jean-Baptiste Doulcet, avec une idée folle qu’il a soumise à René Martin. Une idée acceptée mais dans une petite salle! Doulcet, qui est un remarquable improvisateur, a donc improvisé sur les villes qu’il a visitées entre deux “Folles journées”, 2024 et 2025, en commençant et finissant évidemment par Nantes. Ainsi Bonn, New-York, Londres mais aussi Odense (Danemark) Ventspils (Lettonie) ou Grenade (très sombre, on croirait voir Garcia Lorca conduit au peloton d’exécution) C’est parfois moins inspiré -ou peut-être que c’est nous qui n’avons pas les mêmes références, comme ce Bruxelles qui sonne un peu trop “musique pour dames jouant d’un piano éteint”. Mais il en sort quelque chose de profondément original servi par un pianiste qui se donne à fond, y compris dans la virtuosité pure. Et le “faux-vrai Beethoven” de Bonn ou le New-York où se croisent Gershwin et Rachmaninov sont bien réjouissants.
D’ailleurs, Doulcet, sans le savoir, rajoutait ainsi une ville à toutes les autres villes. Et peut-être celle qui est aujourd’hui la plus musicale, plus que New-York, Paris, Vienne, Londres ou Venise.
Cette ville, c’est Nantes.
Grâce à “La folle journée”
Nantes, “ville phare” elle aussi…
(En plus les phares ne sont pas très loin)
“Villes phares”: 31e Folle journée de Nantes (44000), du 29 janvier au 2 février. Autour de 268 concerts