De Leipzig à Saint-Pétersbourg et Venise par les chemins de crête

De crêtes de coq.

“La folle journée” -suite. Et pourquoi ne serait-elle pas folle?

Un monde fou.

Un monde fou des artistes qu’ils entendent.

Des artistes pas toujours sages.


The curious bards. Tiens, ce sont ceux qui jouaient Purcell l’autre jour © Romain Charrier



Une dame en caraco cubain m’interpelle: “Cette foule, cette foule, c’est insupportable. On se croirait à Venise, à Paris, à New-York…”

Oui, madame, c’est le but. Commençons donc par la fin: 135.000 billets vendus, la “Folle journée” va de record en record. Déjà à l’ouverture de la billetterie il y a plus d’un mois on était passé de 80.000 billets en 2024 à 92.000 -et 2024 était déjà une année exceptionnelle. Certains y voient la réponse à la décision débile de la présidente de la région Pays de Loire Christelle Morançais qui a supprimé tous les budgets culturels. C’est 180.000 euros en moins pour “La folle journée”. Au-delà cela prouve la petitesse d’esprit de nos édiles, leur manque d’imagination, qui les font réagir comme le moindre des dictateurs (on sait que ceux-ci s’attaquent d’abord à l’éducation et à la culture car, on ne sait jamais, le peuple pourrait se mettre à penser, à réfléchir, se détourner d’un travail usant pour apprécier la beauté). Qu’ils ne se plaignent pas ensuite d’être agressés par de plus en plus de citoyens exaspérés! Pas seulement par ces lycéens du Mans qui ont déployé lors de la visite de la présidente une banderole: “On emmerde Christelle Morançais” Mais il n’y a pas qu’elle. Il y a tous ces conseillers régionaux qui l’ont suivi sans réfléchir, avec une lâcheté qu’il faut souligner.

Et, bien sûr, il n’est pas question de politique pour moi dans tout cela. La preuve, un président socialiste de conseil général, celui de l’Hérault, monsieur Mesquida, a commis la même aberrante bêtise. Honte à lui itou!

L’année prochaine le thème de “Le folle journée”, ce sera les fleuves. Qui auront peut-être emporté d’ici là, les Morançais, Mesquida et autres. Souhaitons-le.

Je suis retourné à Venise. Un début de journée avec Vivaldi, cela fait du bien. Avec le violoniste et chef Sébastien Bouveyron et son ensemble “Magnétis”: concerti pour cordes (l’un en forme de sonate d’église, nous dit Bouveyron, d’un ton effectivement différent) Et le fameux “Coucou”, avec violon solo, qui ressemble au “Printemps” des “4 saisons” Cela ne justifie pas la méchante remarque de Stravinsky sur Vivaldi écrivant “600 fois le même concerto” Bouveyron (qui, dans son enthousiasme, lâche des notes parfois savonnées) nous raconte le contexte des oeuvres, les musiciens, on l’a constaté, le font de plus en plus et cela plait, même à ceux qui croient connaître. On sent aussi ainsi l’empathie d’un interprète et du compositeur qu’il a choisi, comme un Bouveyron qui aime d’amour Vivaldi et s’en va (travail essentiel) dans les bibliothèques pour essayer de mieux comprendre le Prêtre roux.

(Dont madame Morançais se fout, évidemment, comme de l’an 2025)

Des spectateurs enthousiastes. Car Christelle Morançais n’est pas là © Romain Charrier

Et il faut évidemment confronter un Vivaldi pour se rendre compte de son génie. L’avant-veille, la violoncelliste Hanna Salzenstein jouait le programme de son Cd, dont deux concertos de Vivaldi, justement. Avec d’autres oeuvres, une Tarentelle de l’inconnu De Ruvo, un autre concerto d’un certain Jacchini, encore un d’un anonyme. Et, bien sûr, c’est Vivaldi qui l’emporte à chaque fois, même si Salzenstein et l’orchestre qui l’entoure jouent le mieux du monde. Dans l’orchestre (“Le consort”) réduit à quelques-uns, il y a Théotime Langlois de Swarte. Il aurait pu, ce garçon si brillant qui a mené plusieurs “4 saisons” (j’en ai parlé), laissé place, dans une prestation où il n’est qu’un instrumentiste de rang. Mais non, il tient à être là (et d’ailleurs Salzenstein était aussi là dans “Les 4 saisons”) comme d’ailleurs Justin Taylor, son compère au clavecin. Bel exemple d’une solidarité, d’une complémentarité de jeunes qui jouent ensemble et tiennent à se tenir les uns les autres, passant du rôle de soliste à un rôle plus humble, dans la joie de partager la musique.

La veille, une oeuvre majeure, par aussi un choeur, celui monté par Philippe Pierlot autour de son “Ricercar Consort”: Les “Vêpres de la Vierge” de Monteverdi qui, à Venise, résonnèrent comme un coup de tonnerre en cette année 1610. Car, en se détachant du chant grégorien mais en s’y référant tout de même, Monteverdi, le Crémonais (de Lombardie), ouvrait d’autres perspectives, religieuses et profanes, qui lui valurent quelques années plus tard le poste prestigieux de maître de chapelle de la basilique San Marco. Les dix solistes autour de Pierlot ont chacun leurs moments de solistes (superbes) et redeviennent choristes ensuite dans une harmonie heureuse qu’ils partagent avec les instrumentistes, dont Pierlot lui-même à la viole.

J’ai quitté Venise pour Prague, un instant. J’adore la clarinette, j’adore la musique tchèque. Cela tombait bien. Lilian Lefebvre, un jeune homme à suivre (il était de la soirée de clôture retransmise sur Arte), jouait avec son ami pianiste Vincent Martinet (à la belle virtuosité) la délicieuse “Sonate” de Martinu (très Martinu), une autre, vraiment ambitieuse, de Viktor Kalabis -un de ces musiciens qui essayait de survivre à l’époque du communisme en conciliant (c’était compliqué) le modernisme d’un langage avec la volonté (demandée par le pouvoir) de ne pas dérouter le peuple. Cette “Sonate” date à peu près du Printemps de Prague. Une découverte comme Nantes en propose d’un compositeur oublié, qu’on voudrait réentendre.

Astrig Siranossian. Qui jouait aussi cette année (avec Nathanaël Gouin) © David Gallard

Lefebvre et Martinet avaient ouvert leur programme par une transcription de la “Sonate pour violon et piano” de Janacek. Je me disais que ce petit chef-d’oeuvre (un quart d’heure. Janacek avait l’art de la concision), je l’entendais si rarement par les violonistes -et pourquoi? Bercé que j’ai été par un microsillon de David Oistrakh, qui la jouait donc. Un disque venu d’Union Soviétique, qui ne faisait pas partie de la magnifique exposition de pochettes de disques organisée par Radio-France dans la cité des Congrès. A retrouver des trésors, des interprètes oubliés (Aline Van Barentzen, George Sebastian), l’intérêt inattendu porté par certains (Ernest Ansermet) à certains autres (Rimsky-Korsakov), le goût qui évolue -le graphisme des années 50 n’est pas celui des années 60-, avec même des feuilles autographes de partition (“Pelléas et Mélisande” par Debussy, les “Tableaux d’une exposition” par Moussorgsky.

La “Sonate” de Janacek par Oistrakh est un bijou.

Moment de grâce. Jonathan Biss, ce pianiste américain qui revient en France (à La Roque-d’Anthéron, à Meslay) grâce à René Martin, rejouant ici-même, comme à La Roque, la dernière sonate de Schubert, je voulais l’entendre en concerto. Il donnait le 5e de Beethoven, l’ “Empereur”, avec un Sinfonia Varsovia très remarquablement fouetté par l’Allemand Jesko Sirvend. Et c’était merveilleux de grâce, de simplicité, de beauté de toucher, sans accentuer en rien la puissance “impériale” de l’oeuvre. Mais au contraire en y cherchant la poésie secrète. Y compris de faire entendre l’utilisation du registre haut du clavier, dans des notes qui semblent des gouttes d’eau cristallines, faisant de Beethoven, dans ce registre, le précurseur de Liszt -celui-ci est un des rares à utiliser voluptueusement cette partie du piano de manière assez systématique, en particulier dans les “Jeux d’eau à la Villa d’Este”

Et je m’aperçois que je n’ai parlé ni de Leipzig ni de Saint-Pétersbourg.

Ce sera pour la prochaine fois, la conclusion de cette semaine nantaise.


La folle journée de Nantes, 31 janvier, 1er et 2 février.





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