“La folle journée”: des nouvelles de Schumann (et de monsieur de Lapérouse)?

Le palais des Doges, la cathédrale Notre-Dame, l’Empire State Building, la Grande Roue du Prater et peut-être la Tour de Londres ou le dôme de Saint-Paul: c’est le rideau de scène du Grand Auditorium nantais en hommage aux cinq villes. Et la statue de la Liberté pour la Liberté artistique -remise en cause par les suppressions budgétaires. Y aura-t-il une “Folle journée” l’an prochain?

Un concert de clôture © David Gallard



Nous n’en sommes pas là et vivons d’optimisme.

Une dame en redingote mauve m’aborde: “Et Schumann, qu’est-ce que vous en faîtes?” C’est vrai, Schumann. Je le cherche dans le programme. Il y est tout de même, par Claire Désert, Adam Laloum -mais Laloum réussirait à jouer Schumann sur une thématique latino-américaine.

Le bon Schumann dont j’ai visité la maison natale à Zwickau, quelque temps après la chute du Mur de Berlin. Zwickau, ville triste de l’ex-RDA -non loin de Chemnitz, à l’époque Karl-Marx-Stadt, la très grande cité industrielle du pays. A Zwickau cependant il y a une très ancienne place centrale où se trouve la maison natale de Schumann. J’y étais seul. Et aussitôt la gardienne et caissière avait actionné une cassette du “Concerto pour piano” si pleurarde et inaudible qu’elle devait dater d’avant même que Schumann l'eût composé. Tout était en allemand, langue que je maîtrise aussi peu que la majorité de nos compatriotes. J’humai donc l’atmosphère que le petit Schumann avait respirée tout en méditant sur cette étrange histoire qui a fait naître, à part Beethoven et Brahms, les grands compositeurs allemands sur le territoire de la RDA -Schumann, Bach, Haendel, Mendelssohn et Wagner. D’où le Leipzig de cette année.

En fait, celle de Leipzig, c’était Clara. Schumann y vécut donc quelques années avec elle, espérant la direction du célèbre orchestre du Gewandhaus déjà créé. Il ne l’aura pas. On lui proposera Düsseldorf. Il s’y jettera dans le Rhin. Serait-il resté à Leipzig, qui, de mémoire, est traversé par un ruisseau, il aurait peut-être tenté de se suicider au gaz.

“Oui, toujours vos Mozart, Beethoven, y en a marre. Et Schumann donc? Vous en avez fait quoi?” me dit-elle en se retournant, me montrant, de sa redingote, un revers mimosa.

(A-t-on des nouvelles de monsieur de Lapérouse? demandait Louis XVI cinq ans après avoir envoyé celui-ci en expédition à l’autre bout du monde, le matin même où, sous une pluie battante, il montait à l’échafaud)

L’atelier des enfants, avec des adultes © Romain Charrier

Oui, Mozart, Beethoven, on n’en sort pas.

Le Mozart de Jonas Vitaud, après une ouverture des “Noces de Figaro” par un orchestre de chambre de Mannheim bien brutal. C’est le “23e concerto” avec ce mouvement lent qui est désormais considéré comme le plus beau du monde. Il est effectivement admirable. C’est ainsi que François Moschetta (dont je vous parlais hier) a fini son spectacle, sans dire ce que c’était. Jonas Vitaud, un de nos excellents pianistes discrets (nous en avons beaucoup), joue Mozart avec finesse et élégance, donnant aux notes leur juste poids, laissant le chant mozartien s’épanouir avec une expressivité très contrôlée et qui est très exacte. C’est beau, émouvant, limpide. Mozart.

Et plus encore, le soir même, ce trio Arnold dont je vous ai parlé à propos de leur Cd de musique hongroise, s’attaque, lui, au chef-d’oeuvre des chefs-d’oeuvre de ce genre peu exploité, le trio à cordes (tout de même Beethoven, Schubert…): le “Divertimento K. 563”. De cette année 1788 où Mozart accumule les dettes, aidé par cet ami maçon qui le soutient toujours (ils furent fort peu nombreux parmi les nobles et les bourgeois de Vienne), Johann Michael Puchberg qui était marchand de textile. Mozart créa l’oeuvre à l’alto. Sous le titre de “Divertimento” se cache une oeuvre fort longue (50 minutes), douloureuse et triste, que défendent avec une belle cohérence Bumjun Kim (superbe violoncelle), Manuel Vioque-Judde, qui remplace Mozart et équilibre l’oeuvre, et Shuichi Okada, le violon. On n’entend jamais ce trio, peut-être faute… de formations, or c’est une des oeuvres les plus belles du dernier Mozart.

Mozart qui a tendance à donner des titres qui font croire à de petites choses (même si les petites choses de Mozart sont bien plus grandes que les grandes choses de… mettez des noms). Mais Schubert en est spécialiste: appeler “Sonatines” ses oeuvres pour violon et piano qui sont de vrais sonates. Ou “Divertissement” telle pièce pour 4 mains si ambitieuse. David Salmon et Manuel Viellard jouent d’autres “4 mains” et l’on entend combien l’inspiration du Viennois si malchanceux est incroyable! “Deutscher” (probablement une danse allemande comparée aux “Ländler” qui sont des danses autrichiennes) “Allegro”, “Allegro et Andante”, “Rondo”. A peine un “Lebensturm” (Vie tempétueuse, littéralement) Et toujours, sous des apparences simples et nues, des moments où une violence, une section agitée, des harmonies virant au noir d’encre, nous font plonger dans une angoisse teintée de tristesse car la détresse si pudique de Schubert (qu’il l’exprime dans l’intimité de sa musique) continue de nous remuer l’âme.

Encore le fameux kiosque © Romain Charrier

Sophia Liu est une pianiste dont les doigts savent ce qu’ils veulent dire. Virtuosité ébouriffante, capacité à accentuer avec une grande justesse, à contrôler les fortissimos et les pianissimos avec une belle rigueur, à conduire une phrase, à éclaircir des intentions: superbe présence! Elle fait entendre comme rarement la composition en variations de l’avant-dernier “Impromptu” de Schubert encore. Et le dernier est de la même eau. Elle enchaîne avec deux Chopin brillantissimes et pas si fréquents: l’ “Andante spianato et Grande Polonaise brillante” d’une superbe tenue. Puis les “Variations sur La ci darem la mano” d’un jeune homme de 17 ans. Sur le thème du “Don Giovanni” de Mozart un si brillant exercice de style où le jeune Chopin multiplie les pirouettes de virtuosité et où… Sophia Liu renchérit. On voudrait l’entendre dans un “petit” Mozart justement. La tête est là, les doigts… elle en a 20. Manque un peu le coeur.

Que dire encore du quatuor Modigliani? La cohérence absolue, la respiration une qui fait les très grands quatuors. Et les voici, après leur éblouissant Cd Grieg-Smetana, qui reviennent aux fondamentaux. Ou plutôt aux fondations: Haydn, l’opus 77 n° 1. Gracieux puis incisif, d’une limpide clarté, d’un limpide bonheur. Puis l’adagio plus sombre. Une danse curieuse comme final. Le jeu du contraste avec le “Premier quatuor” de Beethoven, de l’opus 18, si ambitieux, avec ce mouvement lent à fendre l’âme, puis aussi tragique mais violent. Le tourment beethovénien que rendent les “Modi” avec une cohérence implacable.

Eh! bien oui. Mozart. Haydn. Beethoven. Schubert. Les maîtres.

Schumann aussi. Pourquoi n’est-il pas allé à Vienne? Quelle idée de naître à Zwickau!





La folle journée de Nantes, 31 janvier et 1er février.





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