“La folle journée: entre Prague et Vienne s’arrêter à New-York
La nuit a interrompu mes premières impressions de cette 31e “Folle journée” de Nantes autour des villes de musique…
Le fameux rendez-vous au “kiosque” des mélomanes, avec ici le quatuor Ellipsos et une publicité pour Bechstein © Romain Charrier
Une dame en chapeau haut-de-forme me demande: “Mais qui sont ces Apaches dont vous nous rebattez les oreilles?”
Je lui réponds: “Des créateurs, un peu provocants mais qui s’assagiront comme on le fait avec l’âge. Ravel, Stravinsky, les écrivains Léon-Paul Fargue ou Tristan Klingsor dont les poèmes devinrent le recueil “Schéhérazade” de Ravel. Ils tiraient leur nom, bien sûr, de ces bandes de “voyous” populaires qui terrorisaient la bourgeoisie du temps. Voyez le “Casque d’or” avec Simone Signoret et Serge Reggiani, ce sont les Apaches”
Cela n’empêchait pas les Espagnols de venir à Paris, Granados, dont l’Italien Vittorio Forte nous propose la fameuse “Maja et le Rossignol” (trop lentement), commence par donner un récital Chopin (il était évidemment excellent pianiste) avant de venir jouer en 1911 son fameux cycle des “Goyescas”. Albeniz a pour ami Debussy ou Ravel -Forte nous offre un “Albaicin” de belle facture et y rajoute des oeuvres du Mexicain (Parisien aussi) Manuel Ponce. Puis Gershwin, évidemment -l’Américain à Paris. Mais quel dommage que pour ce bouquet de mélodies si tendres (“The man I love”, “Embraceable You”, “Lady be Good”) il ait choisi la version d’Earl Wild qui multiplie les pirouettes, plus proches de Liberace que de l’autochtone Byron Janis qui nous quitta l’an dernier!
On était passé par Londres. “The curious Bards”, un groupe français autour du chef et violoniste (baroque) Alix Boivert (avec dans le groupe une remarquable flûtiste, Sarah Dubus) nous raconte ce que nous avait chanté il y a quelques mois les amis de William Christie dans ses jardins, cette inspiration populaire, peut-être recueillie dans les pubs londoniens, d’un Purcell, et qui irrigue sa musique, de “Fairy Queen” en “Indian Queen”, en passant par de très reconnaissables mélodies écossaises ou irlandaises (assez différentes) A l’époque de Purcell il y avait encore des vélléités d’indépendance de l’Ecosse, qui sombrèrent à Culloden en 1746. Jour de deuil qu’on célèbre encore à coup de panse de brebis farcie (le haggis) avec navets au cheddar et lampées de whisky. Cela paraît épouvantable, ce n’est pas mauvais du tout.
Et Prague, me direz-vous (où la cuisine non plus n’est pas la meilleure du monde)?
Et voilà René Martin, le grand organisateur © CREA
Une “Sérénade pour cordes” de Dvorak, ravissante, mais un peu trop allemande sous la baguette élégante de Paul Meyer, notre clarinettiste reconverti en chef de l’orchestre de chambre de Mannheim. Dvorak n’est vraiment bien joué que par les Tchèques. Mais avant, une très jolie “Sérénade” de George Antheil, cet Américain connu pour le “Ballet mécanique” qu’il fit avec Fernand Léger. Sa “Sérénade” pleine d’airs américains venus de l’univers cow-boy, vire soudain avec une triste mélodie sans doute juive. C’est un très beau morceau qui donne envie d’entendre un peu plus de cet Antheil qu’on ne joue jamais.
Prague. Budapest par Jean-Baptiste Fonlupt pour nous dire que Liszt l’universel (ou déjà l’Européen, ce qui n’est pas mal) est autre chose que le virtuose tapageur que certains imaginent encore. La “Bénédiction de Dieu dans la solitude” est superbement construite, la progression du “Cantique d’amour” rappelle celle de l'“Hymne à l’amour” de Piaf (ou plutôt de Marguerite Monnot) et l’ “Hymne d’un enfant à son réveil”, peu connu, intelligent, plein d’élégance, est très bien rendu par ce jeune pianiste, de ceux que Nantes permet d’entendre.
A Vienne évidemment on se heurte à Beethoven et Mozart. François-Frédéric Guy fait du “3e concerto” de Ludwig van qu’il joue si souvent (et dirige à grandes brassées comme s’il lançait des fleurs à tous ces musiciens) le petit frère du 5e, l’Empereur, et c’est très bien ainsi. Mais il y a eu la découverte de François Moschetta qui nous raconte Mozart dans un épatant spectacle qui a eu beaucoup de succès à Avignon l’été dernier -et à Paris cet automne. Comment un pianiste de talent (Moschetta passe par les cases Bartok ou Rachmaninov sans fausses notes) découvre que Mozart n’est pas ce compositeur facile qu’il croyait (et que certains croient encore) et nous raconte des bouts de sa vie, mêlant l’intime de soi et l’intime de Mozart avec un vrai talent -et des morceaux du maître de Salzbourg. Cela pourrait verser dans le larmoyant (quand il évoque sa paternité nouvelle) mais l’humour, les références contemporaines (un rap très amusant autour de Wolfgang), l’art de s’adresser aux plus petits aussi (des classes entières dont les accompagnateurs n’avaient pas compris que le spectacle durait une heure et quart au lieu des 45 minutes au-delà desquelles l’attention des plus jeunes commence à chavirer), nous mettent en empathie avec Moschetta et donnent aussi envie de réécouter Mozart, ses sonates surtout que l’on croit faciles et dont Moschetta décortique très bien la grande et complexe liberté.
Eux, c’est la Symphonie de poche © David Gallard
Et le cher Jean-Marc Luisada pour finir la journée.
Un petit Mozart pour Vienne, les si belles (et tristes) “Variations en fa mineur” de Haydn, l’autre Viennois, le Chopin du Paris romantique (puisque Varsovie n’est pas incluse dans les villes musicales), le Debussy du Paris 1900 (“General Lavine excentric” qui était américain, acrobate, circassien et tant d’autres choses), les étranges et si modernes pièces du Liszt de la fin -Unstern, Nuages gris et cette “Lugubre gondola” portant le corps de Wagner dans la Venise lagunaire d’un février brumeux)- les dernières “Bagatelles” de Beethoven jouées avec énergie (son dernier opus si ma mémoire est bonne, et l’une d’elles qui commence comme “Le chant des Partisans”, ou l’inverse)
Et puis une pluie de “bis”, Nino Rota (tiens, Rome est oubliée), Elgar (retour à Londres) et le “Scherzo n° 2” de Chopin. Luisada, s’emmêlant un peu dans ses partitions (que son excellente collègue Fanny Azzuro s’emploie à ordonner), et si heureux d’être avec nous, aurait bien continué encore.
Avec, au-delà des “villes phares”, le bel esprit d’un Européen.
La folle journée de Nantes, encore les 29 et 30 janvier.
P.S. (écrit quelques jours plus tard): honte à moi. Bien sûr qu’après les “Bagatelles” de l’opus 126, il y a eu d’autres chefs-d’oeuvre beethovéniens. Les derniers quatuors en particuliers, et la “Grande fugue”. Le “16e quatuor” est l’opus 135. La révolution jusqu’au bout.