“La folle journée”: de Venise à Paris, trois siècles en train de nuit

Déjà deux jours. Et un jeudi intense. Beaucoup de monde, beaucoup plus, semble-t-il, que d’habitude. J’y reviendrai. Beaucoup d’enfants aussi: initier les petits à la musique, à l’écoute. Travail pédagogique essentiel que certains politiques n’ont toujours pas compris. Mais mon coup de gueule viendra plus tard. Restons pour l’instant auprès des artistes, ils en ont besoin.

Le “big band” de Varsovie. Je préviens: les photos n’ont rien à voir avec ce que je raconte © David Gallard



Je suis arrivé à Venise tôt le matin. Ce n’est pas la lagune qui m’attendait mais un pianiste et un mandoliniste dans une salle banale et confortable. Julien Martineau, je le connaissais. Il avait formé un duo étrange -et très réussi- avec Félicien Bruz, l’excellent accordéoniste. Avouez que mandoline et accordéon, ce pouvait être original. Le programme d’aujourd’hui venait de la Sérénissime, avec un David Bismuth accompagnateur bien plus “normal”. Deux vraies sonates de Vivaldi -pas des transcriptions, et l’on sait que le prêtre roux a fait un très beau concerto parmi les rares pour l’instrument. Mais le répertoire de la mandoline s’est enrichi ces temps-ci par hasard, et depuis Paris, où un chercheur a retrouvé dans une bibliothèque deux sonates de Domenico Scarlatti: plus longues, traitées de manière moins linéaire que les sonates pour piano. On est sûr que c’est de lui, son nom est marqué ainsi que “per mandolino” et ce n’est pas signé. Les oeuvres de Scarlatti viennent toutes de copistes, on n’a aucun original de lui, d’aucune même de ses 555 sonates pour clavecin.

Les deux Vivaldi sont plus charmeurs, les deux Scarlatti plus incertains, plus inquiets. Je suis toujours frappé de voir un mandoliniste comme Martineau ne jamais regarder ses cordes ni même son instrument. C’est comme les accordéonistes qui ont la tête vers le ciel. Il y a une mémoire des doigts qui est impressionnante et qui vaut aussi pour le piano.

Une photo que j’aime bien. Elles s’appellent “Les itinérantes”. Et il y a derrière l’excellent Abdel Rahman El Bacha © David Gallard

Pour tous les instruments? Je ne sais pas. Je suis retourné à Venise le soir. Pour les “4 saisons”; après tout les scies, il est bon de les réentendre de temps en temps pour les remettre à leur place. Et j’ai été fasciné. Le violon du jeune et brillant Théotime Langlois de Swarte -adoubé par William Christie, qui adore jouer avec lui-, dans sa patine baroque, donne une beauté incroyable à ces quatre concertos que l’on croit connaître mais qui sont vraiment d’une très haute inspiration… vivaldienne. Langlois de Swarte a créé un ensemble, Le Consort, avec son ami Justin Taylor qui tient le clavecin, ils sont quatre a priori mais ils ont là des renforts, de remarquables cordes, jeunes musiciens et musiciennes qui viennent d’on ne sait où et Langlois de Swarte est un “primus inter pares” sans tirer la couverture à lui comme d’autres. Il nous annonce que le recueil de Vivaldi a été publié en 1725. On célèbre donc ses 300 ans.

3 siècles des “4 saisons”, 150 ans de Ravel (le 7 mars). Ravel “Apache”: c’était dans sa jeunesse, le Ravel provocateur aux alentours de 1900 (du temps où il portait sa barbe noire de Basque, pas celui de l’élégance en veste chinée grise, les cheveux poivre et sel et rasé de près), qui écrivait des “Histoires naturelles” où une cantatrice glorifiait un paon ou une pintade. Certes le texte était de Jules Renard.

Eléanore Pancrazi chante avec humour; mais on ne comprend pas toujours très bien les paroles si importantes. Non plus que cette “Chanson madécasse” qui, pourtant commence (texte de Parny, un Réunionnais du XVIIIe siècle) par un retentissant “Méfiez-vous des Blancs”. Cela fit scandale dans la France coloniale de 1925. L’ensemble “Les Apaches” de Julien Masmondet est composé de jeunes musiciens qui sont excellents, cela prouve les progrès magnifiques de l’enseignement musical dans notre pays, le “Boléro des Apaches” qui suit, limité aux instruments de cet orchestre de chambre, et malgré un petit couac du cor, est exemplaire: “Une dame avait crié “Au fou!” Ravel se pencha vers son voisin: “Elle est la seule à avoir compris” nous raconte Masmondet.

Un rideau et les musiciens tziganes de Janoska © David Gallard

Après on est resté à Paris pour visiter la Tour Eiffel: “Les mariés de la Tour Eiffel”, ce ballet qu’on ne joue jamais, composé sur un texte de leur ami Cocteau par le groupe des Six, sauf Louis Durey qui, ce jour-là, avait sans doute piscine. C’est une très réussie musique pouet-pouet -beaucoup de cuivres avec des amusantes fausses notes pour de faux, et donc vraies. Le photographe des mariés de la Tour Eiffel a beau dire à l’ancienne “Le petit oiseau va sortir”, il sort de l’appareil photo une autruche, une baigneuse de Trouville, un enfant insupportable, un lion qui va dévorer un général. Le général inspire à Cocteau deux phrases légendaires dont on redécouvre qu’elles sont dans ces “Mariés”: “Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs” et “Il ne s’est jamais rendu, même à l’évidence”

Germaine Tailleferre écrit une musique pouet-pouet élégante, Milhaud une pouet-pouet exotique, Honegger une pouet-pouet protestante, Poulenc une pouet-pouet tourangelle, Auric une pouet-pouet 14 juillet. C’est joué par 2 bons comédiens, Isabelle Loridan et Jean-Louis Cousseau et l’Ensemble de musiciens du Conservatoire de Saint-Nazaire est excellent, ce qui confirme ce que je disais plus haut.

Il avait fallu tout de même arriver de Londres 3 siècles plus tôt. Pour cela on avait pris un Eurostar à roulettes.

(La suite à vélos)




La folle journée de Nantes: pour l’instant les 29 et 30 janvier. Le 31 est en option symphonique superfétatoire.




Précédent
Précédent

“La folle journée: entre Prague et Vienne s’arrêter à New-York

Suivant
Suivant

“La folle journée de Nantes”: la musique des villes.