Ambronay, baroque d’automne

Ambronay, petit village de l’Ain, entre Lyon et Bourg-en-Bresse et, après Beaune et Saintes, dernier grand festival baroque, sur quatre week-ends, de la mi-septembre à ce début d’octobre où l’automne avait déjà des habits d’hiver. Un 45e (déjà) festival centré sur les voix mais qui réservait bien autre chose, des thématiques sous-jacentes et assez passionnantes, servies par de grands talents.


Philippe Jaroussky, Christina Pluhar au théorbe à gauche   © Bertrand Pichène



Evacuons déjà, même s’ils mériteraient qu’on s’y attardât un peu plus, les deux spectacles pour enfants (et grands enfants): le joli conte inspiré de la première épopée de l’humanité (et de l’invention de l’écriture), celle du dieu-homme Gilgamesh dans une Mésopotamie du fond des temps. “Gilles Gamesh”, incarné avec énergie et drôlerie par Yoanna Marilleaud, avec, sur une jolie musique de Benoît Dantin jouée par Magali Parmentier Grillard, clarinettiste et comédienne aussi, et Mayumi Hiromitsu Guicherd, au marimba et autres percussions. Un jeune homme de neuf ans regrettant cependant qu’on n’ait pas tout raconté -”mais mon coco, toute l’histoire de Gilgamesh, ça aurait duré une semaine entière”

Yoanna Marilleaud incarne "Gilles Gamesh" © Bertrand Pichène

Plus délicieux encore, autour de deux bijoux de Charlie Chaplin, “Charlot policeman” et “Charlot s’évade”, l’idée formidable du quatuor “Les voix animées” d’en imaginer une bande-son sur de petits morceaux de musique classique, comme une fresque en mosaïques sonores qu’ils chantent dans les quatre pupitres -des “Tableaux d’une exposition” à la “Marche turque”, il y a même un peu de Chantal Goya et quelques interventions burlesques en latin (dollarum) Le génie de Chaplin plus le talent des “Voix animées”: un petit bonheur!

Charlot et les chanteurs des "Voix animées" © Bertrand Pichène

Ambronay, village paisible un peu figé dans sa brume d’octobre avant que le soleil ne perce enfin, abbaye étrangement construite: une église à la façade boiteuse -évidemment car une tour a été détruite, déséquilibrant l’ensemble- mais intérieurement de très belle facture avec ses énormes piliers et sa voûte d’un pur gothique- et des bâtiments conventuels très bien restaurés, d’époque classique, flanqués d’un énorme donjon moyenâgeux, impressionnant tant ils donnent l’idée de la puissance du lieu. Les deux concerts du soir jouaient le prestige. Le vendredi, “Les Talens lyriques” de Christophe Rousset, le samedi Philippe Jaroussky!

Christophe Rousset et "Les Talens lyriques"  © Bertrand Pichène

Un peu placides, ce soir-là, “Les Talens lyriques” et Christophe Rousset en noeud-papillon. Des sinfonias tirées des “Cantates” de Bach, d’un goût parfait, sans qu’elles aient vraiment d’identité particulière. Mais servant d’écrin, tout le long du concert, au jeune contre-ténor Paul Figuier dans des airs pour alto de sept cantates. Chefs-d’oeuvre évidemment que ces cantates. Mais, petit regret (même si je suis loin d’en avoir la science d’un Rousset), n’y avait-il pas dans cet imposant corpus une cantate complète pour alto seul qu’on eût pu entendre? Quant à Paul Figuier, pour moi une découverte, le jeune homme a un indéniable talent, douceur et beauté du timbre, facilité dans la tessiture (moins dans les graves, ce qui est presque obligé pour ce type de voix), élégance formelle constante, projection sans forcer jamais: un pur bonheur, n’étaient et une forme d’uniformité (même si les textes sont un peu tous dans le même registre d’un paisible sentiment d’amour consolateur où la vie terrestre est tranquille par l’intercession de Jésus) et une difficulté à affronter le public: Paul Figuier, déjà une carrière derrière lui, se voyait pour une des premières fois projeté à l’avant-scène et il doit apprendre maintenant à affronter les regards, à se libérer de la partition qui lui permettrait d’interprêter au lieu de se contenter du chant, aussi beau qu’il pût être. Ou montrer son plaisir, comme l’excellent hautboïste Gilles Vanssons, très remarqué.

Paul Figuier, contre-ténor  © Bertrand Pichène

Exactement comme le fit le lendemain la star, Philippe Jaroussky. La voix n’a plus tout à fait ce pur éclat d’argent qui fascinait quand il était tout jeune. Mais la beauté si douce, si suave, du timbre est intacte et surtout l’art du jeu demeure admirable, cette capacité à mettre immédiatement le sentiment juste dans un air, même quand celui-ci est bref: superbe programme d’ailleurs, qui nous emmène doucement du siècle de Louis XIII à l’Angleterre de Purcell (50 ans plus tard, “Music for a while”) en passant par son cher Monteverdi (l’air de la Nourrice du “Couronnement de Poppée”) Aussi retenu, émouvant, ici que déchaîné, extraverti, violent, quand il chante certains airs espagnols de compositeurs… français, Gabriel Bataille ou Henry de Bailly (“Je suis la folie”) -il nous confiera d’ailleurs qu’effectivement l’art du chant voyageait dans l’Europe d’alors et qu’il n’était pas inhabituel de voir des musiciens écrire dans une autre langue que la leur. En en prenant souvent aussi la couleur musicale, tel Etienne Moulinié qui est complètement ibère dans l’histoire de la “fille d’argent” du Tage qui “se noie dans (m) es larmes”, trompée par son amoureux mais un “joli batelier” va venir à son secours. Et l’on est tout surpris quand Moulinié nous parle de concerts d’oiseaux ou d’ “Enfin la beauté que j’adore” de manière si française, comme Antoine Boësset ou Pierre Guédron, autour de charmantes bergères, le fantasme masculin de l’époque…

Philippe Jaroussky et l'Arpeggiata   © Bertrand Pichène

(Et Jaroussky, excellemment accompagné par “L’Arpeggiata” de Christina Pluhar, de donner en “bis” un “Besame mucho” soutenu par la voix sombre et surprenante de la Cubaine Lixania Fernandez, jusque là cantonnée au rôle de discrète gambiste, avant un “Déshabillez-moi” magnifique de dérision, la chanson de Gréco déguisée en air de cour donné au Louvre… Impayable, et avec le chic d’un pur homme de scène et de spectacle)

Le baroque parcourant l’Europe. C’était le sens des quatre autres concerts entendus, créant des liens souvent passionnants entre les pays et les êtres. Cette belle confrontation, par l’ensemble “Les Argonautes” (avec les explications fort intéressantes de son fondateur, Jonas Descotte), de Lotti et Haendel, un Haendel tout jeune, dans ses années italiennes (4 “Duos arcadiens”) où il va à Rome, Naples et Venise, et à Venise il y a Antonio Lotti, plus âgé (des “Duetti” amoureux), célébrité dans sa ville, qui devine le talent du jeune Saxon et lui confiera des partitions autographes qu’on retrouvera dans les papiers de Haendel 50 ans plus tard, à Londres. Haendel resté admirateur de ce Lotti pas si connu chez nous, mais si les musicologues connaissent assez bien sa vie, ce sont ces années-là de Haendel dont on ignore beaucoup, puisqu’il n’était alors qu’un apprenti compositeur faisant son “Grand tour” italien comme tous les artistes de l’époque (ou même les gens cultivés). On jouera même avec “Les argonautes” à deviner qui de Haendel ou de Lotti a écrit ce que nous entendons, défendu par les voix joliment mêlées de Camille Allérat et Anouk Defontenay.

"Les Argonautes", Camille Allérat, Anouk Defontenay © Bertrand Pichène

Autre voyage, “dans l’ombre de Lully”, par l’ensemble “La Palatine” (la belle-soeur de Louis XIV, mais vous le saviez) et surtout sa formidable chanteuse, Marie Théoleyre, à l’aise dans un programme écrasant à 11 heures du matin (un chanteur, normalement, ne chante pas le matin). En gros, sous la houlette de Guillaume Haldewang, se promener dans la musique du règne de Louis XIV, d’abord grâce à Lully, cet Italien qui crée un style vraiment français, fait (pour aller vite) de clarté et d’éclat, et curieusement avec l’aide de compositeurs de son pays, qu’on égrène, Cavalli, Di Gatti, Lorenzani, madame Bembo (unique femme rescapée) Mais, nous explique Haldewang, Lully meurt, l’étau se dessert (son grand rival, Charpentier, fait aussitôt représenter un opéra, ce que Lully empêchait si l’oeuvre n’était pas de lui!) mais c’est un autre étau, celui de la pieuse madame de Maintenon, et l’on regrette de ne pas assez entendre comment la cour du Roi-Soleil se confit alors en dévotions diverses. Car surgit ensuite la Régence de Philippe d’Orléans, où la clarté et le brillant reprennent leurs droits, sans la pompe. C’est alors Campra (l’Aixois), Guido ou Stuck, italien comme son nom ne l’indique pas et qui enseigna à Philippe, qui se piquait de composer (deux opéras, pas bons du tout nous a-t-on confié, mais il doit bien y avoir quelques airs à sauver dans ce désastre)

Marie Théoleyre et l'ensemble "La Palatine" © Bertrand Pichène

Une curiosité ensuite, mais d’une heure et demie, très écoutable, elle. De Benedetto Marcello -Vénitien, mais c’est à son frère, Alessandro, que l’on doit le concerto pour hautbois si fameux grâce à Bach. “Les pleurs et les rires des 4 saisons”. Soient le Printemps (Camille Poul, voix d’opéra), l’Eté (Marielou Jacquard, calme, élégance et mesure), l’Automne (Cyril Auvity, son timbre de ténor di grazia), l’Hiver (Thierry Cartier qui s’appuie sur sa belle profondeur de baryton-basse et qui, lui aussi, doit mettre plus de sentiment dans les mots) Et donc trois d’entre eux sont dans la peine. Le 4e (l’Hiver, un peu benet) ne comprend pas. Il faut lui expliquer qu’ils pleurent une morte. La Sainte Vierge. Mais elle n’est pas tout à fait morte. C’est la Dormition, la Montée au ciel. Et les voici qui revendiquent sa protection jusqu’à s’apercevoir que chacun d’eux est liée à Elle: au Printemps ce fut l’Annonciation, à l’Eté la Dormition, ou Assomption, que nous fêtons le 15 août, à l’Automne la Naissance (le 8 septembre mais on ne va pas chipoter), à L’Hiver l’Immaculée Conception. Bizarroïde histoire où les saisons discutent et disputent, où les récitatifs sont un brin longuets, les airs parfois charmants parfois moins inspirés, où les ensembles (duo de l’Automne et de l’Hiver) sont très réussis, où les parties instrumentales, très italiennes, ont de la fougue à revendre sous la direction (ensemble “L’Assemblée”) de Marie van Rhijn. Et en bis un morceau d’oratorio sur le Printemps des “4 saisons” de Vivaldi, petit clin d’oeil puisque Marcello détestait Vivaldi au point d’écrire anonymement un pamphlet contre lui (tout le monde évidemment savait qui l’avait pondu et contre qui): l’auteur de l’oratorio, d’ailleurs, était neutre, puisque c’était Michel Corrette, bien français, qui eut cette étrange idée.

Camille Poul (Printemps), Marielou Jacquard (Eté), Cyril Auvity (Automne), Thierry Cartier (Hiver) © Bertrand Pichène

On n’oubliera évidemment pas le concert de clôture consacré, lui, à l’Espagne, par l’étincelant et fougueux ensemble “Cantoria” (de Murcie, au Sud-Est), concert que son chef, Jorge Losana, a intitulé “Una fiesta espanola”. Huit chanteurs (dont un haute-contre), d’excellents musiciens, dont un joueur de doulciane, ancêtre du basson, pour un mélange de “jacaras” (ces chansons chantées entre les entr’actes de théâtre) et de “villancicos” (chants de Noël) dans une Espagne où le flamenco pointe le nez, où les fandangos (pas celui de Soler mais de Santiago de Murcia) s’installent, bref où l’Espagne, en ce XVIIIe siècle, montre un autre visage que celui, empesé, asphyxié, d’une cour lugubre. Que des noms inconnus de nous (à l’exception peut-être du Catalan Cererols) mais, chez les interprêtes, un sens de l’écoute, de l’échange (entre les chanteurs), de la tonicité (parfois évidemment un peu répétitive) de cette musique populaire et savante qui trouve évidemment un écho réconfortant dans cette église abbatiale pleine à ras bords en cet après-midi de clôture.

Les Espagnols de "Cantoria" © Bertrand Pichène

Ainsi, en un grand week-end, de l’Allemagne protestante à l’Espagne de Philippe V, du règne de Louis XIII (mort la même année que Monteverdi) à celui de Louis XIV, de la Régence au dernier siècle de Venise, dans l’ombre de Lully ou de Purcell (quasi contemporains), a-t-on parcouru la richesse d’un temps baroque qui fait honneur à un 45e festival d’Ambronay apte à réimaginer des rencontres. Avec en guest-stars Gilgamesh et Charlot. On ne saurait se plaindre.



Divers concerts avec les ensembles Cantoria, Les Argonautes, L’Assemblée, Les Talens lyriques, L’Arpeggiata, La Palatine, Les Voix animées, None. Avec (entre autres) Philippe Jaroussky, Paul Figuier, Marie Théoleyre. Dans le cadre du 45e festival d’Ambronay (Ain) du 4 au 6 octobre.























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