Les Arts Florissants s’essaient à la musique moderne: Mozart et Beethoven
Une Philharmonie de Paris bien remplie l’autre jour: aussi bien par les aficionados des Arts Florissants que par les curieux qui voulaient entendre le fameux ensemble baroque aux frontières de son répertoire: Mozart et Beethoven. Pari réussi, sous la conduite de Paul Agnew, mais peut-être pas comme on s’y attendait…
Théotime Langlois de Swarte © Vincent Pontet/ Les Arts Florissants
Ils n’ont pas renversé la table. Mais était-ce le but? Paul Agnew, dans un discours liminaire justifiant cette incursion dans un répertoire “aux frontières”, a surtout dit son amour -l’amour de ses musiciens- pour des compositeurs un peu inhabituels pour eux. On dira surtout Beethoven, avec une “Symphonie pastorale” très attendue.
Car finalement Mozart, oui, après tout. Certes il y avait en “ouverture” une ouverture justement, celle des “Noces de Figaro”. Paul Agnew mettant la pression sur des musiciens qui prendront quelques mesures avant de s’y retrouver, fouettant les chevaux, compensant peut-être la matité du son -surtout évidemment chez les cordes, sans résonance- par une énergie qui donnait très exactement le sentiment fou de cette “folle journée” telle qu’elle est surnommée par Da Ponte et Mozart. Les cuivres ajoutant une urgence à ces quatre minutes du dernier Mozart -ou plutôt de l’avant-dernier, 1786. Donc, et de justesse, en-dehors du champ habituel des Arts Flo. Si l’on veut vraiment aller dans cette direction-là.
Mais ensuite, ce “3e concerto pour violon” qui date de 1775? Mozart a 19 ans. Gluck est en pleine créativité et Gluck fait partie du répertoire des Arts Florissants. Le soliste est Théotime Langlois de Swarte. J’avais dit (chronique du 2 septembre, aussi consacrée à Gluck) combien j’aimerais l’entendre dans le “Concerto” de Brahms. Il se retient dans ce Mozart charmant, gracieux, plein déjà de ce mélange d’élégance et de mélancolie qui enrobe même le joli thème de ce rondeau final. Langlois de Swarte est presque trop discret dans le premier mouvement -projection qui ne doit pas vraiment atteindre les derniers rangs de l’immense vaisseau, lui plus habitué à des abbayes ou à des salles plus réduites. Evidemment la musicalité est là et le jeune homme va se lâcher vraiment dans la cadence. L’adagio est dans l’intime, Agnew va lui aussi dans ce sens, on est dans une vision chambriste assumée, même dans le final forcément plus sonore. Des trois bis (ou Langlois de Swarte s’expose davantage) on aura retenu une transcription du fameux air de “Don Giovanni”, “Deh vieni alla finestra”, où le violon, ce soir, va remplacer la mandoline initiale; c’est très beau et c’est un triomphe.
Paul Agnew © Vincent Pontet/ Les Arts Florissants
Mais évidemment c’est cette “Symphonie Pastorale” beethovénienne qu’on attendait un peu comme un test. Disons-le d’emblée: surpris, non. Séduit, oui. D’abord l’orchestre est de grande dimension pour être à la hauteur de l’enjeu: une symphonie de Beethoven jouée à quelques-uns manquerait de souffle. Mais surtout Paul Agnew y met beaucoup d’intelligence, ayant insisté dans son adresse sur le fait que c’est une partition “heureuse” de Beethoven qui, nous dit-il, vouait un vrai sentiment de reconnaissance à la nature, lui, l’homme de longues promenades dans la forêt viennoise qu’on aurait pu prendre pour une volonté de solitude de cet homme assez misanthrope. Non, semble-t-il, d’après Agnew, sans qualifier Beethoven d’écolo avant la lettre, le bonheur d’être au milieu des arbres, des clairières et des ruisseaux était sincère, préfigurant d’ailleurs un sentiment romantique qui, s’étendant à tant d’autres musiciens du premier XIXe siècle, irriguera beaucoup de leurs partitions. On ne compte plus les références aux forêts (Schumann puis, plus tard, Dvorak), à l’eau, aux rivières et aux sources (Smetana, Liszt, Wagner), sans parler du “Voyageur” (Wanderer) Schubert; et il est même remarquable, en entendant cette musique à programme (“plutôt émotion exprimée que peinture descriptive” sous-titrait Beethoven) en 5 mouvements (nouveauté! “Eveil d’impressions agréables en arrivant à la campagne / Scène au bord du ruisseau / Joyeuse assemblée de paysans / Orage-Tempête / Chant pastoral. Sentiments joyeux et reconnaissants après l’orage”), en tout cas dans cette ambiance installée par Paul Agnew, qu’on pense aussitôt à la symphonie-soeur de même structure, 22 ans seulement plus tard, la “Symphonie fantastique” de Berlioz, 5 mouvements aussi mais dont on oublie, obsédé qu’on peut être par les coups de tonnerre de la “Marche au supplice” et du “Songe d’une nuit de sabbat”, que le “Un bal” est défini comme champêtre et que le mouvement pasible, le 3e, est une “Scène aux champs” où chantent des pâtres.
Paul Agnew © Vincent Pontet/ Les Arts Florissants
Car Agnew choisit, là aussi, délibérément l’intime, non vraiment le sourire mais le bonheur de Beethoven qui s’incarne dans une délicatesse de touche, un caressement des sons, presque voluptueux (ce n’est pas un terme qu’on applique à Beethoven) au point que, parfois, on voudrait plus de relance dans la “Scène du ruisseau”. Mais Agnew, qui dynamise son orchestre comme il se doit dans un “Orage” qui en est vraiment un, laisse vraiment chanter une des rares mélodies beethovénienness dans ce final où la forêt ou ses abords se réjouissent -à pleins poumons si l’on peut dire!- du retour du beau temps dans le frémissement d’une nature qui s’ébroue et des animaux qui sortent de leur tanière.
(Je parle de mélodie: c’est la fameuse différence dont débattent musicologues et musiciens entre mélodie et thème. En gros Mozart le mélodiste car on peut les chanter d’un bout à l’autre. Beethoven, c’est le thème, car à un certain moment il se dédouble ou “détriple” en plusieur bras et l’on ne sait plus lequel suivre. Beethoven, difficile contrairement à Mozart à chanter sous la douche. Sauf ce dernier mouvement de la “Pastorale”)
Je ne sais plus par qui j’avais entendu ma dernière “Pastorale”: impérieuse, violente et, pour tout dire, lourdingue. Celle-ci, dans sa volonté de traduire un Beethoven qui ne ressemblerait pas à un Penseur sombre de Rodin, touche juste. Séduit donc, oui. Car évidemment, aussi, de bons musiciens restent de bons musiciens.
A quand donc ce “Concerto” de Brahms que j’attends avec impatience, suivi peut-être, par les mêmes Arts Florissants, du “Sacre du Printemps”?
Concert des Arts Florissants, direction Paul Agnew: Mozart (Ouverture des “Noces de Figaro”, Concerto pour violon n° 3 K. 216, soliste Théotime Langlois de Swarte) Beethoven (Symphonie n° 6 opus 68 “Pastorale”). Philharmonie de Paris le 8 octobre.