“PICTURE A DAY LIKE THIS”: Marianne Crebassa en quête d’un douloureux bonheur
A l’Opéra-Comique est repris l’opéra de George Benjamin, “PICTURE A DAY LIKE THIS”, sur un livret de Martin Crimp, créé en juillet 2023 au festival d’Aix-en-Provence par Marianne Crebassa, femme brisée mais interprête resplendissante. Voyage initiatique, ambigü, servi par une distribution remarquable.
La femme (Marianne Crebassa) entourée par des “servants” © Stefan Brion
Cette femme qui est devant nous a vécu le pire cauchemar d’une mère: la perte d’un enfant. “A peine mon enfant avait-il commencé à faire des phrases complètes qu’il est mort” La colère, plus que la douleur, l’embrase, elle qui accomplit les rituels d’une civilisation non précisée, la nôtre, une autre: laver le corps, draper le corps, fermer les yeux morts. Mais voici qu’une femme chargée des rituels intervient: “Trouve une personne heureuse en ce monde et prends un bouton de la manche de son vêtement. Fais-le avant la nuit et ton enfant vivra” Non pas la résurrection mais la mort annulée. Entre l’enfant et la mère peut-il se recréer le mythe d’Orphée et d’Eurydice?
Thème simple: grâce à la page d’un vieux livre, la femme saura où chercher. Est-ce le “Livre des morts” transformé en livre des vivants? Dans un décor de miroirs traversé par un chemin tracé au sol la femme chemine. Dispositif très sobre imaginé par Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma qui vont davantage s’intéresser à la direction d’acteurs, à leurs déplacements, à leurs gestes, dans cet espace de nuit et d’ombre ou des lumières aritificielles vont symboliser un jour qui n’est plus.
Les amants (Cameron Shahbazi et Beate Mordal), la femme (Marianne Crebassa) © Stefan Brion
Il faudrait lire plus tranquillement le texte de Martin Crimp dont c’est la quatrième collaboration avec George Benjamin, un texte d’une belle poésie, parfois tranchante et nue: “Les fleurs renaissent. Pas mon fils” Et, plus loin, concernant une des rencontres, celle de l’artisan: “Il aime le silence et recevoir des fleurs”. Ce thème de la fleur, qui a cette supériorité sur les humains de pouvoir mourir et renaître. Et d’ailleurs l’opéra se termine dans un jardin, le jardin magique et paradisiaque de Zabelle, “une pensée verte au sein d’une ombre verte” Si anglais…
On trouvera de belles qualités à la musique de Benjamin, à sa concision: une heure cinq d’une musique où l’orchestre (le Philharmonique de Radio-France) est souvent à un, à deux tout au plus, par partie -ah! si, les clarinettes sont trois-, ce qui donne une prépondérance sonore aux vents. Mais la musique ne couvre jamais les voix, elle suit les sentiments, discrète, chambriste même, quand on est dans la douleur ou l’intime, plus violente, sonore, dissonante presque, dans les moments de crise ou d’accablement, de dispute, de désespoir. Bien sûr -surtout au début, dans le long monologue de la femme qui ouvre l’oeuvre- on pensera à Britten, à Purcell aussi parfois mais il y a aussi, sur un brusque rythme de marche, quelque chose de l’expressionnisme allemand.
L’artisan qui “aime recevoir des fleurs” (John Brancy) et la femme (Marianne Crebassa) © Stefan Brion
Marianne Crebassa admirable: la voix, la ligne de chant, encore qu’elle soit assez rarement dans son registre grave (si beau) Mais il y a plus: l’art de la comédienne qui trouve toujours le juste ton de cette femme, en retrait, dans la note vrai d’une dignité absolue où la douleur se mêle à un trouble espoir, comme si sa raison n’osait croire que sa quête allait aboutir mais que son coeur -sa foi- le désirât au-delà de toute force.
Elle est accompagnée par une distribution éblouissante. La structure de l’opéra est parfaitement simple: les rencontres sont écrites sur la fameuse feuille. Soient un couple d’amants, un artisan à la retraite, une compositrice à succès (et son factotum obséquieux), un collectionneur richissime. Enfin la fameuse Zabelle. Et bien sûr ces personnages qui apparaissent comme parfaitement heureux au premier abord révèlent vite leurs failles, leur trouble, leurs angoisses. Les amants si apparemment amoureux (charnellement) n’ont pas du tout la même conception de l’amour. L’artisan n’a jamais supporté sa mise à la retraite. La compositrice redoute l’insuccès à venir et que les marches de la gloire la conduisent à trébucher. Le collectionneur, malgré ses Degas, Matisse, Basquiat, Frans Hals, se sent si seul. Ironie cruelle de Martin Crimp, même si le malheur de la “pauvre petite compositeur à succès” ou du “triste richissime collectionneur” peine à nous émouvoir (comme disait l’autre, “les gens pauvres n’ont pas le temps d’être malheureux”, à moins qu’ils ne se soient résignés à en faire leur condition même)
La compositrice (Beate Mordal), le factotum (Cameron Shahbazi), la femme (Marianne Crebassa) © Stefan Brion
Remarquable John Brancy dans le double rôle du Collectionneur et de l’Artisan, baryton à la tessiture de trois octaves, qui se permet même (l’écriture de l’Artisan est plus riche) de passer en voix de tête avec aisance. La jeune Norvégienne Beate Mordal (L’Amante et la Compositrice) nous régale de superbes aigus et montre une belle souplesse dans la conduite vocale. Cameron Shahbazi fait contraster son perssonnage d’amant viril et sensuel avec sa voix racée et ductile de contre-ténor.
Reste le personnage de Zabelle, la créatrice du jardin, l’ultime rencontre -intelligent travail vidéo d’Hicham Berrada qui crée une sorte de jardin-fantôme. Mais il s’agit surtout de la rencontre de deux mères (“Un petit garçon lance son bateau en papier dans les fleuves bondissants… / Une petite fille pousse des cris sur une balançoire en corde/ Des parterres de marjolaine suave poussent à côté du mur brûlant de la roseraie”) où Anna Prohaska, dans cette distribution de haut vol, se contente d’être bien sans être vraiment habitée.
Zabelle (Anna Prohaska) et la femme (Marianne Crebassa) dans le jardin-fantôme © Stefan Brion
Mais est-ce aussi le personnage ? “Je suis heureuse seulement -seulement parce que…” dit Zabelle à la femme; et l’on s’arrêtera là.
Avant le dernier mot écrit sur le livre des Morts -ou de ceux qui renaîtront.
George Benjamin chef d’orchestre sait comment diriger sa propre musique. Face à un Philharmonique de Radio-France subtil et cohérent.
Beaux costumes de Marie La Rocca.
“PICTURE A DAY LIKE THIS”, opéra de George Benjamin sur un livret de Martin Crimp, mise en scène de Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau, direction musicale du compositeur. Opéra-Comique, Paris, les 28, 30 et 31 octobre à 20 heures.