CD: “Nessun dorma” par Pene Pati, Samoan d’or
Nouveau Cd du ténor dont tout le monde parle, Pene Pati, le Samoan. Mélange d’airs fameux ou non d’opéras français et italiens, très copieux -la durée d’une heure 20 est presque atteinte-, bref avec le Samoan d’or on en a pour son argent (ah! ah!)
Pene Pati, solennel © Simon Fowler
D’accord, jeu de mots indigne. Mais qui couvre une réalité utile: crise du pouvoir d’achat et commodité des plates-formes, un Cd se doit donc de ne pas nous laisser frustrés. Celui-ci est généreux et habilement composé.
Quoi de plus simple, direz-vous? “Nessun dorma” et d’autres tubes, c’est ce qui nous est annoncé. Eh! bien non. Habile mélange, oui, de grands airs qu’on attend et d’autres ou absolument oubliés de grands noms ou ce sont les noms eux-mêmes qui le sont, oubliés. Connaissez-vous Guiraud? Et tous ces Donizetti qu’on ne joue jamais, alors que plusieurs ont été écrits directement en français comme ce “Dom Sébastien” qui semble de si belle facture? Il suffirait d’un déclic, d’un Pene Pati peut-être qui souhaiterait le monter sur son nom. Souvenez-vous de la délicieuse “Fille du régiment”, inconnue jusqu’à ce que Natalie Dessay et Juan Diego Florez s’en emparent…
Mais revenons au sujet et à notre ténor. Les opératolâtres ont une mesure d’avance sur tous les autres depuis quelque temps: ils savent situer Samoa sur une carte. Minuscule état au large de la Nouvelle-Zélande (très au large), la taille d’un demi-département français type Alpes-Maritimes, la moitié de la population de Nice. Mais une femme première ministre, il n’y en a pas tant dans le monde (même si la Nouvelle-Zélande avait donné l’exemple)
Et Pene Pati.
Dont la famille déménage en Nouvelle-Zélande justement quand il est encore bambino. Il chante dans une chorale, croise une fameuse Néo-Zélandaise, Kiri Te Kanawa, qui se reconnaît en lui, le prend sous son aile. On idéalise un peu mais à peine. Le reste? La comparaison avec Pavarotti qui traîne sous toutes les plumes. Je ne l’entends pas vraiment mais plutôt une grande douceur, de la retenue, un moelleux touchant même s’il peut encore élargir sa palette. Et de toute façon un timbre fait et pour le bel canto et pour l’opéra français, du XIXe siècle surtout.
Pene Pati © Simon Fowler
C’est déjà frappant dans 2 airs très fameux qui ouvrent le Cd: le “Nessun dorma” de Calaf dans “Turandot” de Puccini, souvent abordé (et par Pavarotti) avec une fierté rengorgée où la voix se déploie largement (“Vincero” (je vaincrai) conclut l’air) Pati l’aborde à voix feutrée, y mettant un sentiment d’inquiétude inattendu. Le “Salut demeure chaste et pure qui suit (“Faust” de Gounod) trouve le même sentiment (plus justifié) mêlé de douceur. Et jamais Pati ne pousse sa voix ni dans un “Ah! fuyez, douce image” plein de tristesse (“Manon” de Massenet) ni dans le “Pourquoi me réveiller” (“Werther” de Massenet) où le désespoir est remplacé par une mélancolie feutrée. L’autre “Faust” (celui de Berlioz), très charmant, voit quelques notes un peu trop appuyées, seul reproche vocal à lui faire (les aigus sont supérieurement amenés) avec le risque, bien compréhensible, que tous les airs ne trouvent pas immédiatement leur idéale caractérisation.
Ces airs fameux (on y ajoutera, mais chanté en italien alors qu’il existe une version française, celui d’Edgar, “Tombe degli avi miei” dans “Lucia di Lamermoor” (Donizetti)) sont entrecoupés d’autres bien moins célèbres et qui font aussi (davantage?) le prix de ce Cd. Les deux extraits du “Macbeth” de Verdi donnent leur place aux deux rôles de ténor (celui de Macbeth est pour un baryton), Macduff et Malcolm, que l’on redécouvre -et Pati a un frère de la même tessiture que lui, Amitai, qu’on avait entendu aussi à l’Opéra-Bastille dans “Beatrice de Tende” de Bellini (chronique du 17 février) Un frère ainsi qu’une compagne… Ce Cd est un moyen de réunir toute la famille.
Mais ne mégotons pas. On a bien le droit d’imposer les siens à condition qu’ils aient du talent. Un Alagna l’a fait, d’Angela Gheorgiu en Alexsandra Kurzak -qui n’ont pas besoin de lui, d’ailleurs, pour exister. Une Netrebko, en sens inverse. Même Montserrat Caballé s’y est essayée, sans vraiment de succès. Madame Pati, Amina Edris, chante joliment un joli duo de Mascagni extrait de “L’ami Fritz” (c’est du Puccini délicat) Le petit frère revient dans un extrait pré-romantique de l’oublié (injustement) Mercadante (“Il bravo”), Pene est de nouveau seul dans “La favorite” de Donizetti (la Favorite, elle, n’apparaît pas) et, en roi blessé, très émouvant, ce “Dom Sébastien” qui conte la destinée tragique du roi Sébastien de Portugal, composé en français par Donizetti (“Seul sur la terre / En vain j’espère. Dans ma misère/ Je n’ai plus rien”)
Un duo improbable d’Ernest Guiraud, compositeur qui achevait les oeuvres des autres et ne finissait pas les siennes. Sa “Frédégonde”, reine mérovingienne, fut complétée par Saint-Saëns et orchestrée par Paul Dukas. Guiraud était considéré en son temps même si ce duo est plus proche d’Ambroise Thomas, ce qui n’est déjà pas si mal. En revanche j’avoue être resté assez froid devant le trio de “La Juive” d’Halévy. Longuet.
Accompagnement sans défaut de l’orchestre de Bordeaux-Aquitaine, Emmanuel Villaume, à la direction, trouvant très souvent le ton juste, la couleur, l’atmosphère, en quelques mesures.
Il y a enfin, niché au milieu du Cd, mon moment préféré, ce “Che gelida manina” où Rodolfo (“La Bohème” de Puccini), prenant cette petite main gelée de Mimi, tombe aussitôt amoureux d’elle (de Mimi, pas de la main) Pati, ici, a tout, l’élégance, la délicatesse, le sentiment, la tendresse, les larmes du bonheur. Dans ce passage qu’on a si souvent entendu, où il est une sorte, non surtout pas de complément de Pavarotti, mais de miroir.
Bien avant que Mimi ne s’endorme.
“Nessun dorma” Sauf elle.
“Nessun dorma”, airs de Gounod, Massenet, Berlioz, Guiraud, Halévy, Puccini, Mascagni, Verdi, Donizetti, Mercadante. Pene Pati, ténor. Avec Amina Edris, soprano et Amitai Pati, ténor. Choeur de l’Opéra national de Bordeaux, orchestre national de Bordeaux-Aquitaine, direction Emmanuel Villaume. Un Cd Warner Classics.