Portrait de Philippe Jaroussky en chanteur autrichien (et de Roberto Benzi 75 ans plus tard)
Le concert avait pour titre “Vienne-Paris”: Schubert dominant la partie viennoise, Fauré et Debussy encadrant la partie française. Mais hélas! nous sommes restés à Vienne. Vienne que nous n’avions pas quitté deux jours plus tôt, cette fois grâce à un jeune vieillard, enfant prodige devenu vieux monsieur debout, le geste ferme : Roberto Benzi.
Philippe Jaroussky avec l’ensemble Arpeggiata. Mais c’était en octobre à Ambronnay! © Bertrand Pichène
Eclairons donc ce concert -ce demi-concert- de samedi au Théâtre des Champs-Elysées où Philippe Jaroussky, accompagné de son pianiste de coeur, Jérôme Ducros (depuis qu’ils se sont essayés, voici plusieurs années, à la mélodie française, et voulant rendre au passage un hommage à Fauré pour le centenaire de sa mort), s’ouvrait au répertoire viennois, soient les quatre -on remontait aux sources du lied- que Brendel, les dernières années, jouait exclusivement, Haydn, Mozart, Beethoven et Schubert. Même pas un demi-siècle de musique. Mais nous n’irons pas à Paris.
Car nous fûmes prévenus dès entrés dans la salle. Victime d’un mal sournois, Jaroussky ne savait s’il pourrait, malgré un long repos (on apprit par la suite que, pour honorer le rendez-vous parisien, il avait annulé l’Allemagne!), aller jusqu’au bout, à moins de changer le programme -mais pour chanter quoi qui le soulagerait? Evidemment, si l’on ne nous avait rien dit, nous ne nous serions rendus compte de rien: la voix dans les aigus toujours angélique, peut-être un peu moins de souffle, qulque chose de précautionneux en restant dans un moelleux où rien n’est forcé, ce qui le conduisait à teinter d’une ombre mélancolique ce “Das Leben ist ein Traum (La vie est un rêve)” de Haydn, élégant mais qui eût mérité sans doute un sourire.
On guettait. Jaroussky semblait aller bien. Don des grands artistes de faire illusion, de garder l’impassibilité heureuse qui cache l’angoisse, ma voix va-t-elle me trahir au moment où je m’y attends le moins? Le “Sensation du soir” (Abendempfindung) justifiait cette fois la mélancolie qu’il y mettait pendant que l’autre Mozart, “A Chloé”, avait des allures de petit air d’opéra, façon “Noces de Figaro”. Puis Beethoven, et même jeu, entre le “Sehnsucht” (Nostalgie) et le chant d’amour, pas si fréquent chez Beethoven, d’ “Adelaïde”, au romantisme désormais présent. On traque alors un léger tremblement de la voix, un vibrato qui retient le rayonnement habituel du timbre. Et des notes basses qui s’engorgent ici ou là. Intermède prévu: Ducros, dont on regrettera (mais c’est son choix) qu’il ne fasse qu’une si brillante carrière d’accompagnateur (avec Jaroussky, avec les Capuçon), nous offre le 2e “Klavierstück” D. 946 avec son ouverture paisible, les secousses sombres du second thème (comme si allait sortir de terre un monstre envoyé par les dieux), les climats si contrastés que Ducros nourrit et organise avec une grande beauté plastique. Et pendant ce temps la question: Jaroussky va-t-il revenir?
Jérôme Ducros et Philippe Jaroussky. Perplexes! © Simon Fowler
Oui. Il revient. 6 Schubert: “Au printemps”, “Les dieux de la Grèce”, le fameux “A Silvia”, la “Litanie pour la Toussaint” (en forme de petite cantate pleine de spiritualité), “Automne” et “Nocturne” qui se termine par “Le vieil homme entend, le vieil homme se tait. La mort s’est inclinée devant lui”. Entracte. On espère… Il a l’air si en forme.
Et là Jaroussky prend la parole: “C’est la première fois que cela m’arrive en 25 ans. Mon coeur me dit de continuer mais mes cordes vocales me commandent d’arrêter” On saura aussi par la suite qu’il doit y avoir trois concerts cette semaine en Espagne. Applaudissements nombreux pour le remercier et un adieu sous forme d’ “Ave Maria” comme on l’entend si rarement. Fauré, Reynaldo Hahn et Debussy reviendront l’année prochaine…
Roberto Benzi, jeune homme de 87 ans
Bon, pas tout à fait. Le 12 décembre prochain. Benzi donnait deux jours plus tôt un concert dans une église moderne parisienne, dirigeant un orchestre hongrois, le “Monarchia” de Budapest. Rappelons aux plus jeunes que Roberto Benzi prit ses premiers cours de direction d’orchestre à 10 ans (avec André Cluytens, s’il vous plaît) avant de donner son premier concert à 11 (“La pie voleuse” de Rossini). Deux films suivirent, racontant sa vie, peut-être romancée, qui en firent une star internationale. On était au début des années 50. Mais ce fils d’Italiens installés à Marseille ne connut pas le sort souvent réservé aux enfants prodiges qui retombent dans l’anonymat. Il continua, dirigeant les plus grands orchestres dans le monde entier. Entre autres souvenirs, cette “Carmen” donnée à l’Opéra de Paris devant le général de Gaulle, avec Jane Rhodes qu’il devait épouser par la suite.
Il était donc droit comme un I, le geste souple, devant les musiciens hongrois pour le premier des “Divertimentos” d’un Mozart de 17 ans (le K. 136), puis dans la “5e symphonie” de Schubert, souvent donnée de manière chambriste alors que son modèle est la “40e symphonie” de Mozart. On entendit sous sa conduite une partition ample et puissante, grandiose même, fouettée avec ardeur, aussi dans la lignée d’un Beethoven et qui préfigurait l’immense “Neuvième symphonie”, le chef-d’oeuvre schubertien que ni lui ni Beethoven ne purent entendre.
Roberto Benzi et Isabelle Oehmichen en la cathédrale de Senlis le 9 novembre © Vincent Berczi
Et il y eut au milieu un concerto de Mozart, le “12e pour piano”, un des premiers de la grande série des chefs-d’oeuvre, joué par Isabelle Oehmichen sur un étrange instrument où les notes sonnaient claires et droites, sans résonance, comme si on était chez Bach, ce qui donnait à ce concerto (au si beau mouvement lent) des teintes de sous-bois d’automne. On alla avec curiosité regarder cet instrument fabriqué vers 1850 selon une mécanique viennoise proche de celle qui prévalait à l’époque de Mozart; sauf que ce piano-là avait été fabriqué à Königsberg, la ville de Kant, l’actuel Kaliningrad, enclave russe en Lituanie, du temps où l’Empire allemand s’étendait très loin vers l’Est. On ne sait comment il finit par échouer dans notre capitale. Au moins nous avons eu notre voyage Vienne-Paris.
Récital (interrompu) Philippe Jaroussky (voix) etJérôme Ducros (piano): lieder de Haydn, Mozart, Beethoven et Schubert. Klavierstuck n° 2 D. 946 pour piano (Schubert) Théâtre des Champs-Elysées, Paris, le 9 novembre.
Orchestre “Monarchia” de Budapest, direction Roberto Benzi, Isabelle Oehmichen, piano: Mozart (Divertimento pour cordes K. 136. Concerto n° 12 pour piano K. 414) Schubert (Symphonie n° 5) Eglise St-Marcel, Paris, le 7 novembre.