Cd: le jeune Bach et la déplorable Lucrèce

2 Cd baroques très différents: le jeune Bach (pas complètement abouti) par des artistes que nous aimons bien, les Arts Florissants. Et l’histoire de Lucrèce traitée par quatre compositeurs de la même génération. Lucrèce, la Romaine. Pas Lucrèce Borgia.



Sandrine Piau  © Sandrine Expilly




Allons plus vite sur ce Cd que j’ai trouvé dans ma besace mais qui est paru au printemps. Il est des Arts Florissants, le premier d’une série consacrée aux cantates de Bach, mais de jeunesse. Car Bach a été jeune, on l’oublie peut-être, avec tout ce que cela comporte d’affirmation de soi et de confiance dans son pur génie -le virtuose qu’il était, dès 17 ans, à l’orgue et au clavecin en disait assez. Restait ces cantates qui, écrit Paul Agnew, ne “sont pas des divertissements” mais des préparations pédagogiques et spirituelles à l’écoute du “texte évangélique”, objet du sermon dans la litanie protestante du jour. Celles qu’on entend -même si les dater, à une époque où l’on s’intéressait peu au jeune compositeur, est difficile- datent de son premier poste, Mühlausen, petite ville-Etat de Thuringe (pas loin de chez lui), où il fut organiste (et un peu plus) de l’âge de 18 à l’âge de 23 ans.

3 cantates donc (BWV 4, 106 et 150) assez brèves, alternant, souvent, passages recueillis et paisibles (confiés aux solistes) et d’autres plus fougueux (ravissante flûte à bec dans la BWV 106). Agnew dirige parfois trop vite (les voix courent après la note) un orchestre évidemment discipliné, les solistes sont des solistes de rang, c’est le choix des non-vedettes; et bien sûr Miriam Allan alterne le bon et le métallique, Edward Grint donne (dans la BWV 4) de curieux coups de glotte et Thomas Hobbs est très bien dans un registre de ténor plutôt baryton. On surveillera aussi Maarten Engeltjes, le contre-ténor, issu de l’Académie des Arts Flo. Cerise sur le gâteau, 3 respirations à l’orgue par Benjamin Alard, 3 chorals composés dans les premières années (pas forcément à Mülhausen) et la découverte d’une cantate de Kuhnau, sur le même texte que la BWV4 (“Christ lag in Todesbanden”), un peu archaïsante et d’un beau sentiment douloureux. Kuhnau, 25 ans de plus que Bach, fut son prédécesseur à Leipzig, y mourut en 1722 et Bach lui succéda durant 28 ans.

Jérôme Correas  © Eric Larrayadieu

"La déplorable Lucrèce”: au sens premier du terme, digne d’être déplorée. Elle fut cette noble dame romaine, épouse de Tarquin Collatin, qui fut violée par Sextus, fils de Tarquin le Superbe, 7e roi de Rome. Souillée à jamais, la déplorable Lucrèce s’enfonce une épée dans la poitrine. Son veuf fomente une révolte qui abolira la royauté et fondera la république. Ainsi Lucrèce, aura-t-elle, par delà-la mort, triomphé de ceux qui l’avaient outragée (car le roi, qui avait déjà assassiné son propre beau-père pour lui succéder, n’avait jamais excusé son fils).

A la Renaissance, quand l’Eglise était un peu moins rigoriste (ou regardait ailleurs), les peintres purent s’en donner à coeur joie pour représenter la beauté féminine -entendez des femmes toutes nues. Vénus fut la première -normal, c’est Vénus. Et ensuite la pauvre Lucrèce, chez Titien, Tintoret, Rubens, Dürer, Véronèse et tant d’épigones et même à la fin du XVIIIe siècle, qu’elle soit violentée par son agresseur ou prête au suicide, exhibant en toutes occasions la blancheur éburnéenne de son teint qui réunit, pour les spectateurs d’hier et d’aujourd’hui, érotisme (ou voyeurisme) et douleur, d’autant quand le ventre de la malheureuse se teinte du sang rouge des derniers instants.

Amel Brahim-Djelloul ©  Ashraf Kessaïssia

“Le thème de cet enregistrement peut surprendre” écrit Jérôme Correas (qui dirige ici son ensemble des “Paladins”) “puisque ces quatre cantates évoquent… le viol, la destruction d’une personne et le déshonneur d’une famille par la voix d’une femme”. Mais non, cher Jérôme, on n’est pas surpris. Ou par autre chose: de nous rappeler le symbole que représentait Lucrèce (on n’est pas loin de l’époque de Corneille) en des temps -pas seulement celui des premiers Romains- où l’on ne plaisantait pas avec l’honneur, et où les femmes outragées ne refusaient pas de mourir pour devenir des symboles. Il faut se replacer dans ce contexte, où l’on constate que sur au moins trois siècles -16e, 17e, 18e- Lucrèce, dont on ne sait plus guère qui elle fut, demeurait l’exemple héroïque de la dignité bafouée des femmes. Ayant aussi obtenu (bien malgré elle) la chute des autocrates pour laisser place à une forme réelle de démocratie.

Les textes n’ont pas, dans le contexte du temps, la misogynie dont les crédite la commentatrice du Cd. Deux des cantates -celle d’Alessandro Scarlatti, celle de Benedetto Marcello, les deux Italiens- sont du cardinal Pamphilij, grande famille romaine: Pamphilij commence par situer l’action: “Le Superbe impudique avait abandonné sur le lit taché, nue et dédaigneuse, une ennemie farouche, l’épouse violée du Collatin” Puis c’est Lucrèce directement qui parle, dans une version abrégée chez Marcello. Le texte du Français Montéclair, du Saxon Haendel, sont anonymes, admirablement écrits, en italien aussi, et Lucrèce s’adresse directement à son agresseur même si, chez Montéclair, la narration reprend ses droits sur la fin (“Et pour la honte des Tarquins et de leur orgueil, elle sut triompher, quoique morte, au Capitole”)

Lucile Richardot ©  Igor Studio

Dans les quatre cantates, c’est la juste fureur de Lucrèce qui l’emporte, fureur qui irrigue aussi son désespoir quand elle s’enfonce dans le sein l’épée fatale. L’idée formidable de Jérôme Correas (à la tête de son excellent ensemble “Les Paladins”) est de nous proposer quatre Lucrèce, soient quatre de nos meilleures chanteuses -qui, regrette-t-il, ne se seront jamais croisées! Amel Brahim-Djelloul est, plastiquement (je parle évidemment de la voix), la moins “affûtée” -les aigus sont parfois tendus- mais elle l’emporte, dans le Scarlatti père, par sa véhémence, ce mélange de douleur et de fureur et c’est par sa voix, non par un instrumentarium retenu, que passe la puissance de la musique.

Le Marcello, d’une écriture pleine de surprises, est l’oeuvre la plus ramassée et bénéficie de la voix étonnante -grave, abyssale parfois- de Lucille Richardot qui est, plusieurs fois, entre vocalises épuisantes et parler-chanter où la frappe des consonnes traduit plus encore le désir de vengeance, comme si Lucrèce devinait déjà les conséquences de son acte. C’est d’ailleurs chez les deux Italiens que la charge émotionnelle est la plus forte. Haendel, moins concerné par cette histoire romaine, met l’accent sur la grandeur tragique de l’épouse, lui confiant un chant d’oratorio avant l’heure, confié à une Karine Deshayes impériale jusque dans les écarts périlleux d’une écriture qui ne la ménage pas. Mais on sait la longueur de la voix de Deshayes qui nous donne ainsi une leçon de beau chant.

Karine Deshayes © Aymeric Giraudet

Reste le Montéclair, le plus inattendu. Dans un délicieux style français où l’on s’attend presque à ce que Lucrèce choisisse avec sa modiste les vêtements qu’elle portera à l’heure tragique de son destin. Mais Sandrine Piau est là -la douleur contenue, l’élégance du désespoir, une Maintenon faisant jouer Lucrèce à Saint-Cyr.

Piau. Brahim-Djelloul. Deshayes. Richardot. Correas. Superbe quintette donc, à la mesure d’un projet éminemment original mais pas seulement: plein de musique, Correas ne cherchant d’ailleurs pas -et c’est tant mieux- à trop caractériser le style de chacun, Les Paladins servant d’abord d’écrin aux voix, la même histoire quatre fois racontée avec des nuances diverses, des couleurs variées, à la manière des “Cathédrales” de Monet, clair-obscur ou lumière crue, et au final le sang de Lucrèce qui coule, rouge ardent, brun triste, teinté de mauve sur le tissu noir, destin à redécouvrir tant il parle encore à notre époque.

Combien de Lucrèce aujourd’hui ont renversé les tyrans?



Bach: Cantates BWV 4, 106, 150. 3 chorals pour orgue BWV 718, 742, 1107. Kuhnau: Cantate “Christ lag in Todesbanden”. Soli et orchestre des Arts Florissants, direction Paul Agnew. Benjamin Alard, orgue. Un Cd Harmonia Mundi.

“Lucrezia”: cantates de Montéclair, Alessandro Scarlatti, Haendel, Benedetto Marcello (+ “Concerto a cinque opus 1 n° 7” de Benedetto Marcello et “Sinfonia” de Pasquini) Sandrine Piau, Amel Brahim-Djelloul, Karine Deshayes, Lucile Richardot, Ensemble “Les Paladins”, direction Jérôme Correas. Un Cd Aparté.

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